3. Le foyer social (Saint-Dizier / FRANCE)

A la fin d’un dimanche très éprouvant, j’arrive à Saint-Dizier (Haute Marne) sans opportunité d’hébergement. Nuit noire, trop tard pour partir camper en forêt dans le froid, je reste donc dans la ville. Ville morte. L’église est fermée, je me dirige vers le commissariat de Police et leur expose mon problème. J’ai l’espoir naïf qu’ils me fassent dormir dans un petit local vacant, même une cellule de prison me conviendrait. Tout ce que je veux se résume à un toit et si possible un radiateur. Peu réceptifs, ils refusent catégoriquement de me prêter le moindre cm². Trente minutes et quelques coups de fils plus tard, la solution arrive enfin : il y a un foyer social à l’autre bout de la ville, je peux y aller, une place m’y attend bien au chaud. Ne sachant absolument pas à quoi m’attendre, j’y vais à moitié à reculons, mais j’y vais quand même car la nuit est trop fraîche pour faire la fine bouche.

Un homme assez fort d’une cinquantaine d’année m’y accueille, me montre les lieux, la cantine, ma chambre. J’apprends que j’ai droit à un dîner gratuit et que je vais partager ma chambre avec un autre occupant de passage. Je pose mes affaires, prends soin de garder sur moi tous mes objets de valeur et argent et je retourne dans le réfectoire pour le dîner. Je retrouve à ce moment là cette même insupportable sensation de solitude qui m’avait envahi le corps tout entier le tout premier jour de ma première année de pension quand j’avais 14 ans. Livré à soi-même, on se dirige vers le groupe, on tâtonne, on hésite, on cherche un regard complice ou bienveillant, un soutien. On fait tout pour que ce sentiment si terrible de déréliction s’efface à jamais, alors on se fait violence et on y va. Après avoir collecté mon dîner je me retrouve debout, seul au milieu des tablées, le plateau dans les mains, observant les différentes options… ou plutôt observé par les différentes option ! Il y a les tables des noirs, celles des arabes et celles des blancs. Réflexe de survie oblige, je me dirige vers mes semblables avec la désagréable impression de déambuler dans une cantine de prison. A ma table, des hommes de tous les âges, des marginaux, des SDF, des camés, des semi-handicapés mentaux, il y a de tout. Une vraie cour des miracles… sans les miracles. Je m’installe timidement en m’efforçant tout de même de prendre l’air d’un gros dur. Effort vain. Trahi par mon vocabulaire trop riche, ma peau trop lisse et mon oeil trop doux, on commence à me demander ce que je viens faire là, dans ce lieu de déperdition. L’occasion est trop belle, je raconte mon projet et mon voyage, et je gagne peu à peu le respect de mes camarades de tablée. Je me sens moins seul, j’ai mon clan ! Pas vraiment l’élite de la nation, mais des braves types qui semblent m’avoir accepté. J’apprends que beaucoup vivent ici sur le long terme et payent un petit loyer assez symbolique pour avoir droit à un toit, un lit, une douche chaude, des repas et des copains. Ici on ne s’appelle qu’occasionnellement par son prénom. On se nomme “grandes oreilles”, “le noir”, ou toute autre particularité physique. (Analogie intéressante avec l’origine des noms de famille, au douzième siècle, qui venaient très souvent de surnoms liés au physique ou au métier qui se sont peu à peu officialisés.)

Première crevaison sur la route de Saint-Dizier

Arrive le moment de rejoindre sa suite. Je rencontre alors mon camarade de chambrée, que j’avais déjà furtivement croisé à la table des “blancs”. Il a 35 ans, deux enfants et a été chassé de chez lui par sa femme pour des “conneries liées à la drogue” qu’il aurait faites “mais qui font maintenant partie du passé car il a changé”. Il est sec et creusé de corps et de visage, et sa peau semble très attaquée et brûlée par les excès en tous genres. Il porte ce style vestimentaire désuet et inquiétant des jeunes de banlieues des années 90 (survêtement intégral trop grand et chaussettes de sport par dessus le pantalon). Il souffre d’un envahissant tic de langage comme l’ont ces gens légèrement déséquilibrés, imprévisibles et brouillons. Son tic à lui c’est de dire à la fin de ses phrases : “Ou quoi ou qu’est-ce”. Comme hypnotisé par son tic, je ne me concentre même plus sur le contenu de ses phrases. Il prend de la drogue, en fournit à d’autres mecs du foyer et ne s’en cache pas. Conséquence, quelques jeunes viennent successivement lui rendre visite, discuter un peu, prendre ce qui les intéresse et repartir. Avant de me coucher, j’ai quelques derniers échanges verbaux avec mon cher voisin dont voici des morceaux choisis “Fais attention à tes affaires, il y a beaucoup de noirs ici”, “Méfie toi, ici c’est la jungle”, “Moi je ne prends plus que de la coco (cocaïne)… attends, j’ai deux enfants, je suis un adulte responsable maintenant”. La tête encore pleine de ses douces paroles rassurantes, je m’installe sur le lit d’à côté (pas le choix) en plaçant mes objets de valeur au fond de mon sac de couchage et je m’efforce de fermer les paupières pour trouver le sommeil. Mission presque impossible, mon sommeil s’est caché derrière un grand mur d’angoisses, de malaise et de solitude. C’est tout simplement l’une des pires nuits de ma vie. J’ai trop chaud, et mon corps est comme piqué de toute part par le moindre stimulus extérieur. Mon ami regarde longuement des films sur son téléphone, me privant déjà des deux premières heures de ma nuit. Puis la lumière de son écran se voit remplacée par ma propre imagination, mes pensées les plus sombres. Je suis envahi toute la nuit par la même peur inconfortable des enfants craignant d’avoir un monstre sous leur lit attendant qu’ils s’endorment pour les dévorer vivants. Chose étrange, mes quelques moments de sommeils intermittents sont marqués par une chanson qui m’est restée dans ma tête toute la nuit sonnant comme un cri de peur et de douleur. C’est une chanson du groupe de rock français Eiffel s’intitulant “A tout moment la rue” dont la principale phrase est “à tout moment la rue peut aussi dire non”. Elle fait écho à l’endroit où je suis mais sera absolument prémonitoire eu égard à ce qui m’attendra le lendemain. 

Quelques heures de non-sommeil plus tard, je me lève et me dirige vers ce qui devait être le petit déjeuner. Au lieu de cela, je découvre deux jeunes matinaux se plaignant que le pensionnaire responsable de la préparation du buffet ne se soit pas réveillé. Je partage quelques céréales qui traînent avec eux et j’assiste à une dispute qui manque de tourner à la bagarre : le dit responsable arrive comme une fleur sans s’excuser et le volume de la discussion monte progressivement sans que j’ai le temps de dire ouf. Ils finissent par se calmer tout seuls. Je retourne à ma chambre, prends mes affaires et remonte sur mon vélo sous l’oeil bienveillant et inquiet du directeur du centre. Oui, petite précision, il a neigé pendant la nuit, j’ai donc droit à un joli tapis neigeux peu rassurant, mais qui ne sera rien en comparaison de ce qui m’attendra à partir de l’Allemagne. C’est donc le signal de départ pour une nouvelle journée qui s’annonce compliquée, mais je suis encore loin de m’imaginer à quel point.