4. Résistance (Bure / FRANCE)

Je roule mais je n’ai pas encore de certitudes sur l’endroit où je vais passer la nuit, même pas la ville. Voulant m’agripper à quelque chose de concret, je prospecte sur le site internet Warmshowers (site permettant de mettre en relation des cyclo-voyageurs avec des personnes locales leur offrant généreusement l’hébergement). L’avantage de ce site est que l’on trouve les personnes par localisation directement sur une carte en ligne. J’envisage donc les différentes possibilités selon les kilomètres que je me sens capable d’accomplir et de l’orientation cardinale, seulement pour tapoter sur son téléphone il faut sortir les mains de ses gants et affronter un vent d’est glacial. Il faudra aussi compter sur la non générosité des villageois de la région : je passe dans un petit village sans aucun commerce à l’exception d’une sorte de buraliste et je demande poliment à la commerçante si je peux rester quelques minutes à la chaleur de son commerce pour consulter mon téléphone, mais celle-ci ne trouve rien de mieux à dire que ceci : “Ça ne m’arrange pas que vous restiez car j’ai ma nièce dans l’arrière boutique et je dois la surveiller”, soit formulé plus fidèlement : “Je ne vous connais pas et je ne peux pas rester à vous surveiller”. Enchanté par tant d’amabilité et de confiance, je quitte les lieux et fais mes recherches dans le froid, tremblant, grelottant en soufflant dans mes mains juste devant sa boutique pour bien lui donner mauvaise conscience. (c’est gratuit mais bizarrement ça soulage). Je trouve finalement sur la carte de mon application une personne à peu près sur ma route, je l’appelle, le contact passe bien, elle accepte de m’accueillir pour ce soir, victoire ! Ça y’est, j’ai mon point de chute, il ne reste plus qu’à y aller… Ce “plus qu’à”, sera loin d’être une formalité.

Seul au monde… mais en France

Premiers doutes, premières larmes

Plaçons tout d’abord le décor le plus fidèlement possible. Mes genoux me font souffrir depuis deux jours (aujourd’hui plus que jamais), mon dos n’est pas en reste, un vent d’est défavorable et glacial caresse un peu trop virilement mon visage encore adapté aux salons parisiens, la route est une succession sans fin de côtes et de descentes, et la région est telle un no man’s land ponctué de quelques hameaux épars sans vie ni commerce. Mes forces m’abandonnent dans une région abandonnée. Rien ni personne, c’est beau mais hostile. C’est à ce moment précis que mes premiers doutes se transforment en peur, en honte et en un infini sentiment de solitude. Même mon corps m’a abandonné sur la route. Que se passe t-il dans la tête à ce moment précis où l’on se sent plus seul que jamais, en haut d’une colline, avec pour unique signe de vie le souffle aigu du vent dans les oreilles, que l’on souffre de plus en plus et que la seule petite lumière qui apparaît à l’horizon est ce foyer inconnu qui nous attend à quelques dizaines de kilomètres… si on y arrive ?

Et bien on se sent con. Nul. Minable. On se dit des milliards de choses négatives qui résonnent dans la tête si fort que notre instinct de survie mentale nous impose de les évacuer, alors on crie de toutes ses forces et on pleure à chaudes larmes comme on n’a pas pleuré depuis notre enfance, et on se parle beaucoup : “c’est bien papa qui avait raison, quelle idée de merde !”, “je ne peux pas continuer, ça n’a pas de sens, j’ai tellement mal, mais pourquoi ???”, “ça devait être un magnifique voyage, mais c’est tout le contraire, c’est un cauchemar !”, “il avait raison, je ne suis pas entraîné, ça ne s’improvise pas comme ça”, “mais je n’ai pas le droit de rentrer, c’est la honte de ma vie !!”… l’orgueil donne des forces, il fait tenir. Quand nos propres raisons nous abandonnent, il reste le regard de l’autre. Quel message aurais-je laissé si j’étais rentré après moins d’une semaine, embourbé en France alors que je devais pédaler jusqu’en Asie Centrale ? Impossible, j’aurais été incapable de soutenir le regard de mes amis, un regard sans doute empathique et bienveillant qui masque en arrière plan une satisfaction malsaine et très parisienne de voir échouer celui qui entreprend ce que l’on n’aurait jamais le courage même d’envisager. 

Le visage de la souffrance

Mais alors quand on se sent si seul, que nous reste t-il ? Il est intéressant de se mettre (volontairement ou pas) dans une situation extrême comme celle-ci car elle permet de faire sortir de notre tréfond des choses enfouies très difficiles à lire dans notre vie de tous les jours avec toutes nos barrières émotionnelles et nos inhibitions. Qu’ai-je découvert ? Quand j’ai atteint l’Everest de mon désespoir et de ma solitude, une seule personne me manquait plus que tout au monde, mon Amour depuis 5 ans, ma chère et douce Justyna. Plus je pleurais plus je pensais à elle, et plus je pensais à elle plus je pleurais. Elle était à ce moment précis ce dont j’avais le plus besoin, la solution à tous mes doutes, le réconfort absolu. Mais son absence résonnait dans ma tête comme un coup de massue insupportable que seules les larmes pouvaient soulager… que dis-je, soulager ! Pleurer n’a jamais soulagé qui que ce soit, en vérité il se contente de rééquilibrer notre psychisme. Il évacue ce surplus de souffrance qui nous est insupportable et qui nous empêcherait d’avoir une vie intérieure saine. Ne jamais s’empêcher de pleurer. J’ai appris durant ce voyage à laisser aller toutes mes émotions, crier à m’en casser la voix quand j’étais frustré ou énervé et laisser couler les larmes lorsque j’en sentais le besoin, je les encourageais presque pour être certain de ne rien laisser trainer en route, aucun sentiment négatif, aucune peine. Pleurer, c’est comme remonter sa pendule pour que le balancier reparte pour 24h. Ce jour là, il a fallu beaucoup rééquilibrer mon intériorité ! Mais ces moments de torture m’ont appris, et c’est peut être finalement la chose la plus importante que ce périple m’a enseignée, que cette femme que j’implorais en silence est la femme de ma vie, la certitude pour le reste de mon existence. L’évidence m’est venue en tête le soir même lorsque je profitais de mes premiers moments de repos et de recul. Cette certitude ne m’a plus quitté depuis.

Désert français

Rencontre avec les résistants de Bure

Mais au milieu de cette journée infernale, une oasis est apparu sur ma route. Ma deuxième rencontre de ces 24 heures d’une rare densité. J’étais déjà épuisé à lutter contre le vent avec mon vélo surchargé, et je commençais à avoir faim. Il était temps de trouver un endroit au chaud pour déjeuner. Je m’arrête au premier des rares village qui se présentent sur ma route et je vois un livreur à l’ouvrage, je lui demande s’il y a un bistrot, un café ou un quelconque endroit dans lequel je pourrais me poser pour manger au chaud. Il me confie qu’il y a une communauté d’écolos “résistants” qui a créé un squat à 50 mètres de là dans le village. J’ai tout simplement atterrit à Bure, et je m’apprêtais à pénétrer dans la maison mère du groupe des résistants militant contre l’enfouissement des déchets nucléaires dans la région. Un groupe de néo-hippies proches du mouvement luttant contre l’aéroport de Nantes Atlantique. Je suis devant la porte de leur foyer. Je toque à la porte et j’attends… première approche ratée. Mon éducation bourgeoise m’a dicté un comportement inadapté à leur fonctionnement. Quelqu’un ouvre finalement (une adolescente de 14 ans tout au plus), et me dit très spontanément : “ben dis donc c’est la première fois que quelqu’un frappe à la porte ! Haha ! Ca va, tu peux entrer directement, c’est libre ici”. Je pénètre donc timidement dans la première pièce, c’est la cuisine et salle à manger. Je parcours des yeux ce nouvel environnement me sentant peu dans mon élément mais entrevoyant déjà la richesse de cette rencontre. Je vois des tables remplies de nourritures (légumes, féculents), et d’autres tables occupées par une bonne dizaine de personnes. Après avoir dévoré mon déjeuner et offert à des voisins de table quelques cacahuètes de ma réserve personnelle, cette même jeune fille de 14 ans veut m’emmener visiter les lieux. Je ne me fais pas prier, et je découvre ainsi l’ampleur de l’organisation et la taille des locaux. Sur deux ou trois niveaux il y a tout ce qu’il faut pour faire vivre leur petite communauté, cuisine, toilettes, dortoir, salle fumeur avec le poêle, ateliers en tous genres. De quoi accueillir vingt ou trente personnes. Une joyeuse bande de baba cools un peu marginaux qui a semblé croire à un moment donné que j’étais un gendarme infiltré (ma manière de  parler peut être trop structurée à leur goût). Ça aurait pu mal tourner mais ils ont été finalement très accueillants, m’ont expliqué leur combat, l’enjeu politique international de leur engagement. Etc.

L’entrée de la maison de la résistance de Bure

En somme, dans cette journée de toutes les souffrances, j’ai eu la chance de tomber sur ces militants que je n’aurais jamais rencontré de ma vie dans une situation normale. Je commençais à comprendre que j’avais bien fait de me lever de mon confortable fauteuil parisien car même en France je commençais à faire des rencontres incroyables que je n’aurais même pas imaginées avant mon départ. Ils m’ont réchauffé le corps et le coeur. Cet heureux hasard m’a redonné de l’énergie pour la suite, même si j’ai du faire face à bien des difficultés avant d’arriver chez mon hôte du soir.