1. Naissance vers l’inconnu (Meaux / FRANCE)

L’heure du départ sonne. Je vois la lumière. Mon père, si inquiet, m’a conduit hors de l’agglomération parisienne et vient de garer sa voiture au bord de la route. Je sors la tête, je sens l’étreinte du froid . Il fait une dizaine de degrés et du ciel nuageux s’écoule une pluie légère. Penser à respirer, ouvrir ses poumons. Les trottoirs sont gris et les arbres encore nus, sans couleurs. Moi aussi. Je sors le vélo et les bagages de la voiture, je remonte les roues, fixe les sacoches “comme il faut”, comme j’ai vu dans les vidéos. J’ai peur. Je demande à mon père de me prendre en photo avec ma monture. Je pose mon GPS sur le guidon en inscrivant Château Thierry. Il faut couper le cordon. J’embrasse mon père une dernière fois, je monte sur mon vélo et je pousse mon premier coup de pédale. Bonjour la vie, bonjour le monde. Nous sommes le 2 février 2018, il est 10 heures du matin, et je n’ai absolument aucune idée de ce qu’il va advenir de moi et de mon voyage.

Grand départ pour l’inconnu

Je pars dans le flou total et mon cœur s’emballe déjà, perdu entre la peur et l’excitation. Me voilà fier sur mon vélo, les yeux rivés sur le GPS pour ne pas perdre mon tracé sur ces premiers kilomètres, les sens comme des éponges, à l’affût de la moindre douleur physique, le moindre signal mécanique anormal, la tête haute fixant les passants à la recherche d’un regard admiratif ou simplement curieux. Mais je ne sais pas où le vent va me porter. Je fais le beau sur mon vélo alors que je n’ai que quelques mètres dans les jambes… et il va falloir en faire des millions. Je l’ignore encore mais je ne suis pas prêt. Je suis naïf, trop sûr de mes capacités physiques, mais absolument pas préparé. Je saute avec un parachute troué et je m’en remets à ma bonne étoile en me disant que c’est mon destin et que tout va forcément bien se passer car je n’ai pas le choix. Ca n’est pas si simple mon grand ! La vie ne s’improvise pas. Non, je ne sais pas encore que je vais souffrir comme j’ai rarement souffert et que je vais pleurer comme un gamin dans trois jours. J’aurai envie de tout arrêter avant même d’arriver en Allemagne. Mais j’avance, rutilant d’orgueil, fort de cette énergie du renouveau, en pensant tout maîtriser, comme un navigateur contrôlerait le vent. Je ne vais rien maîtriser du tout. J’entame mon Vendée Globe sans avoir jamais navigué. Je ne suis alors qu’un pauvre con qui s’enflamme, un adolescent en mal de reconnaissance qui croit avoir trouvé la solution à tous ses problèmes en partant faire un long périple à vélo. Blanc-bec pathétique, puéril et sans consistance. Rien ne se règle miraculeusement par un claquement de doigt ou par une décision courageuse. Il faut de la préparation, du temps, de la persévérance, de l’intelligence et de la force mentale. Je me suis beaucoup trop focalisé sur la dimension esthétique de mon voyage : le blog, le look de mon vélo, la beauté du concept, l’itinéraire… mais j’ai oublié de me concentrer sur la réalité de la route, sur le voyage en lui même.

Et bien soit, l’initiation va commencer immédiatement et le réel va prendre un malin plaisir à me remettre à ma place, me faire comprendre que je ne suis qu’un grain de sable dans cette nature que je vais à la fois admirer, adorer et haïr de tout mon coeur lors de ces prochains mois. Des mois de rares souffrances, de désespoirs, de peurs, de joies infinies, de découvertes et de surprises qui contribueront à faire de moi ce que je suis aujourd’hui.