77. Continuer sur la route M41 ? (Pamir / TADJIKISTAN)

Repos de l’âme ne signifie pas toujours repos du corps. C’est le début d’une journée féconde en émotions et en événements sur cette fameuse route M41 (route du Pamir). Et sans vouloir spoiler, je passerai parmi les moments les plus difficiles de ma vie de cycliste.

La M41, une route hostile

Ma route commençai par une délicieuse succession de descentes qui ne présageaient rien de bon.

Effectivement, les choses ont commencé à se dégrader très sérieusement après une trentaine de kilomètres. La voilà la première difficulté ! C’était beaucoup trop beau pour être une route réputée si difficile !

Premières difficultés

J’aperçois brutalement la belle route goudronnée se transformer en piste tapissée de poussière, de sables, de cailloux et de grosses pierres. Une route plutôt hostile quand le vélo n’est pas un VTT et qu’il porte 25 kilos de sacoches instables.

J’ai caressé l’espoir de voir cette route retrouver rapidement forme humaine, mais j’ai été bien naïf ! La côte qui suivit fut l’une des plus désagréables et pénibles de mon voyage…”l’une des plus”, car il y a eu d’autres côtes encore pires qui vont se succéder ce même jour.

Obligation de mettre pied à terre

Sous une chaleur accablante et face à ces conditions de route, je ne pouvais pas dépasser les 4 km/h (plus lent que la vitesse d’un marcheur). Je montais cette côte en permanente perte d’équilibre causée par les grosses pierres, le vélo patinait à cause du sable, et mon dos commençait déjà à envoyer des signaux d’alerte. Et moi, comme Sisyphe, je poussais mon fardeau sur ces côtes sans jamais en voir la fin, et sans savoir pourquoi.

route M41

Je me vidais des fluides de mon corps par tous les orifices, transpirant, pleurant, reniflant comme un enfant, scrutant sous le voile des larmes ce que je pouvais distinguer de la suite de la route.

Le doute s’installe.

Une surprise en haut de la côte

Je vois la fin de la côte, enfin. Arrivé en haut je m’autorise une pause bien méritée à l’ombre d’un panneau de propagande à la gloire du président pour avaler le litre d’eau que j’ai transpiré dans cette côte impossible.

En reprenant peu à peu mes forces et mes esprits, je vois s’approcher de moi une moto qui ressemble à s’y méprendre à celle de mon vieux camarade de route Aldo.

Mon rythme cardiaque s’accélère.

Il s’arrête devant moi et enlève son casque, c’est lui ! Incroyable ! Aldo ! Mon vieux pote que j’ai rencontré à l’hostel à Bakou, avec qui j’ai pris le ferry pour le Kazakhstan, avec qui j’ai roulé un moment jusqu’en Ouzbékistan après s’être recroisés par hasard, et maintenant le revoilà au milieu des montagnes Tadjikes. Il atterrit ici au moment où j’en ai le plus besoin, tel un ange sur ma route. 

Ne plus souffrir seul sur la M41

J’avais tellement besoin de partager mes difficultés et mes doutes, me reposer un peu sur quelqu’un d’autre, évacuer mes frustrations ! La surprise de cette rencontre m’a fait un bien fou, je crois honnêtement que j’ai rarement été aussi heureux de revoir quelqu’un ! Tout particulièrement après ce calvaire que je venais de subir.

Conséquences de ces chaleureuses retrouvailles, nous décidons de nous donner rendez-vous pour déjeuner 20 kilomètres plus loin. Hélas, après une très rapide désillusion goudronnée, fébrile oasis de plaisir, la route s’est à nouveau transformée en piste impraticable, et en bonus, une succession de côtes terribles et de descentes infernales se sont offertes à moi. “Il ne fallait pas, vraiment !”

Les 20 kilomètres les plus longs de mon aventure

J’avais, quelques dizaines de minutes plus tôt, connu les pires côtes de ma vie, et bien dans la foulée mon parcours m’a offert la pire descente de ma vie. Une pente raide parsemée de gros cailloux et de tout ce qui peut rendre désagréable le contact des roues sur le sol. Cette route nous prive même cruellement de la satisfaction de la récompense après avoir gravi la côte. On freine continuellement pour ne pas dépasser les 15 km/h. Une trop grande vitesse signifie un grand risque de crevaison et une fragilisation des attaches des sacoches. Les mains nous font souffrir à force de freiner, on a mal aux jambes car elles sont contractées en permanence, on a très mal au dos à cause des vibrations, et le vélo risques la casse à tout moment.

C’étaient les 20 kilomètres les plus longs et éprouvants de mon aventure.

moto pamir

Le calvaire touche à sa fin. Aldo est là, sur le bord de la route, tranquille à côté de sa moto. Il m’attend sans doute depuis une heure mais ne semble pas impatient. Fidèle à lui-même, il est paisiblement posé dans l’herbe, clope au bec, il regarde la nature.

Continuer sur la route M41 ou pas ?

Nous roulons ensemble jusqu’à trouver un semblant de restaurant.

Cette pause déjeuner sera salvatrice, je pourrai enfin reprendre des forces après cette débauche d’énergie de la matinée, et faire le point sur ma situation.

Je commence en effet à me questionner et à douter de l’intérêt de continuer sur la route du Pamir. Sur cet avant-goût je n’ai clairement pas pris le moindre plaisir, je me renseigne donc auprès des locaux pour anticiper sur la route qui m’attend sur le reste de la Pamir, et on me confirme que la route est principalement constituée de pistes, je comprends alors que je vais mettre beaucoup plus de temps que prévu. Temps que je n’ai pas.

Ne pas perdre trop de temps

Petit à petit le projet de couper par la route plus au nord pour rejoindre le Kirghizistan, route qui est asphaltée et quatre fois plus rapide, germe dans mon esprit et porte ses fruits. Je réfléchis, et sur les conseils avisés d’Aldo, je finis par me résigner, c’est un choix difficile, d’autant plus que je suis venu jusqu’ici pour ça, mais je ne peux pas perdre deux semaines. Ma décision est prise.

Nous roulons en tandem avec Aldo sur une route qui s’est largement améliorée et débarquons sur un carrefour, quasiment le premier depuis Douchanbé. C’est ici que ma route se sépare ce celle de la Pamir.

À gauche ou à droite ?

Des hommes en uniforme stoppent notre convoi et vérifient nos autorisations de rouler sur la M41. M’auto-accordant un dernier sursis, une dernière chance de changer d’avis, je demande aux officiers comment est la route de gauche, celle qui va directement au Kirghizistan, et je leur demande si la route de droite, la M41, a un peu d’asphalte. Ils me disent que la route de gauche n’est pas intéressante et dangereuse et me dissuadent fermement de la prendre. Merde… ils ne m’aident pas ! J’hésite encore.

Présentons les concurrentes.

  • À ma gauche : la route qui longe la Rasht Valley et m’offre la perspective d’entrer au Kirghizistan après deux grosses journées de vélo sur une route entretenue qui va tout de même monter à 3600 mètres après la frontière. Les montagnes vont être certainement aussi très belles et les gens tout aussi accueillants (même si, en fait, je n’en sais rien !).
  • À ma droite :  La mythique route du Pamir, la M41, qui va me prendre au moins deux semaines de plus, mais qui va chatouiller des altitudes dignes du Mont Blanc, en longeant l’Afghanistan, tout en découvrant des paysages lunaires qui font la légende de cette route. Je pourrais rentrer à Paris la tête haute et le poil brillant.

En fait, aujourd’hui je ne suis pas aventurier, je ne vois vraiment pas l’intérêt de souffrir à ce point sur ces routes de cailloux pour voir de belles montagnes. Si j’avais un mois à tuer je le ferais, mais là je ne peux pas me permettre ce luxe ; je prends donc le chemin de gauche.

bivouac tadjikistan
campement tadjikistan

Aldo m’escorte sur quelques kilomètres, et on se trouve un coin magnifique pour camper. Nous nous disons adieux le lendemain matin. Il retourne avec sa moto sur la route M41, moi je vise la frontière (si j’y arrive). Salut l’ami.

Enième rencontre avec Aldo