76. Le défi de la route du Pamir (Douchanbé / TADJIKISTAN)

Me voilà au pied d’un des plus grands défis possible pour tout cyclovoyageur : La route du Pamir.

La Pamir, gros challenge en perspective !

J’ai conscience de la difficulté de la mission que je me suis imposée et je sais que la marche est énorme et que mon temps est limité. Mais j’y vais complètement à l’aveugle.

Tout s’est organisé et improvisé si vite ! Je ne sais absolument pas combien de temps ça va me prendre, je ne sais pas à quoi m’attendre, Je ne sais pas s’il va faire froid et quelle sera la qualité de la route, je ne sais presque rien. Tout ce que je sais me viennent que quelques vagues descriptions dénichées sur internet : je sais donc que la route du Pamir, la route M41 est parmi les plus hautes routes du monde et détient le record du point culminant atteint sur une autoroute internationale : 4655 m (elle n’a d’autoroute que le nom). Le massif du Pamir, en lui-même culmine à 7500 m.

La veille d’un départ à l’aveugle

Voilà, je suis couché dans mon lit à mon auberge de Douchanbé. Autour de moi, deux pakistanais regardent des vidéos sur leur téléphone et deux néerlandais viennent d’entrer pour se coucher.

Je me prépare psychologiquement à affronter le début de cette route qui m’attire autant qu’elle me fait peur. Impossible de dormir. Dans ma tête, trop de questions, peu de réponses, que des suppositions, des anticipations qui ne servent finalement à rien puisque basées sur du vide. On verra bien. Je ne sais même pas si j’aurai le temps de la faire en entier, je sais juste que je vais essayer.

Je suis arrivé en bas de la montagne, je n’ai plus le droit de reculer, ce serait trop stupide, et d’un pathétique !

Première journée sur la Pamir highway

Ce matin c’est le grand départ pour la route du Pamir. La M41 commence à Douchanbé même, puis se succèdent de nombreux villages, et finalement on se retrouve entouré de montagne, et la neige commence à apparaître sur certains sommets encore lointains.

tadjikistan nature

Beaucoup de voiture jalonnent ma route, mais à mon grand étonnement pas un seul autre cyclo-voyageur. Je croyais que c’était un axe très fréquenté des aventuriers à vélo, j’ai peut-être surestimé son attrait… Ou bien sous-estimé sa difficulté !

paysages tadjikistan

Un vent défavorable malvenu

Concernant la difficulté, elle est déjà bien réelle. Une très grosse mais prévisible dénivelée m’accompagne toute la journée. Mais surtout un vent assassin ! Aujourd’hui il est mon pire ennemi. Pile en face de moi pendant toute la journée, du matin au soir sans m’accorder le moindre repos. Par l’opération de Jean-Guy,  je dépasse difficilement les 20 km/h en descentes, et je bloque à 6 km/h dans les côtes.

vent pamir

Des douleurs qui reviennent

Et pour accompagner le tout, je dois composer avec ma douleur au genou droit qui était apparue lors de cette fameuse route de nuit dans le désert kazakh avec mes camarades britanniques. Je la croyais finie, mais il reste visiblement encore un petit quelque chose… J’ai vraiment beaucoup trop forcé cette nuit là au Kazakhstan.

Parfois quand on ne veut pas perdre la face ou apparaître faible, on ne s’encombre pas de la rationalité et on pousse au-delà de ses limites. C’est de la bêtise purement masculine. Maintenant il faut assumer.

Rencontre sur la Pamir

Ma première pause déjeuner sur la Pamir à été l’objet d’une belle rencontre silencieuse et sincère.

Le lieu de ma pause

J’étais posé à l’ombre d’un vieil abribus, allongé sur le banc pour dormir un peu après mon déjeuner. Je suis alors réveillé par des pas en approche, je me lève et vois un jeune homme tenir à la main une grande théière. Avec mon sens aigu de la déduction, je me dis tout de suite qu’il veut me donner du thé.

tadjik
Ma rencontre du jour

N’ayant pour seul récipient disponible qu’une bouteille d’eau vide, je la prends et lui dis que je vais boire dedans. Il semble apprécier l’idée. Je commence alors à verser moi-même le contenu et me rends vite compte qu’il s’agit en fait tout simplement d’eau fraîche.

Je comprends alors et je remplis les stocks d’eau qui effectivement commençaient à être dans la réserve. Ce jeune homme d’à peine 18 ans qui vivait dans une cabane à quelques dizaines de mètres de là et cultivait le champ d’en face est venu spontanément m’apporter de l’eau. Ce geste m’a profondément touché.

Le garçon est resté peut-être 40 minutes avec moi, et chose rare, il a été assez naturellement intelligent pour assimiler le fait que je ne comprenais pas sa langue. Il ne s’embarrassait donc pas de paroles inutiles, essayait de mimer parfois, en laissant échapper involontairement çà et là quelques mots en tadjik avec une voix d’une douceur touchante. On ne se parlait pas. On appréciait juste la présence de l’autre sans rien en attendre.

C’était une rencontre d’une beauté simple et d’une rare pureté. Une rencontre furtive et silencieuse que je n’oublierai jamais.

Dormir sous un toit bienveillant

Dans l’après midi, après 6 heures de lutte acharnée, il m’a fallu chercher sérieusement un lieu où dormir car le vent ne semblait pas vouloir se calmer.

Je passe devant une sorte de vieille station service qui paraît désaffectée mais occupée par un homme. J’y aperçois des pièces vides qui semblent me tendre les bras pour la nuit. Je m’arrête et demande à l’homme l’hospitalité.

Mon “hôtel” pour la nuit

Au premier abord, il n’est pas souriant, même plutôt antipathique, et il va même garder cette attitude tout le temps. Mais dans la réalité je suis tombé sur un homme d’une grande bonté.

Ma chambre d’hôtel

Il comprend vite mon besoin, me propose la salle vacante, me lave le sol, me donne un matelas et une couverture. Je fais ma vie, et tandis que je termine mon repas, il ouvre ma porte et je le vois les mains remplies de bonnes choses : concombres, tomates, oignons, foie et gras de mouton avec pommes de terres et melon en dessert. Va pour un deuxième dîner ! Ici on nous aide et on nous donne tout sans sourire, sans parler.

Le bien et la vérité s’expriment par l’action, le reste n’est que surface, artifices. Il n’y a pas de visage pour être bienveillant et généreux.

Je crois que les rencontres de ma journée ont fait parfaitement écho à cette fameuse phrase de Saint Exupéry : “On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.”