120. Arriver aux Pays-Bas en un seul morceau

Le problème quand on s’impose une date d’arrivĂ©e, c’est qu’on doit avancer par tous les moyens, quelles que soient les conditions. Retour sur un Ă©pisode tumultueux avec comme objectif les Pays-Bas.

Quand le corps n’a plus envie

Münster, 8h du matin, l’heure du départ a sonné. Je dois aller à Eindhoven aux Pays-Bas, à 220 kilomètres d’ici, où un ami m’attend.

Premier problème, je pensais que ces deux nuits de pause à Münster m’aideraient à retrouver l’usage de mon derrière, mais il n’en est rien. Les douleurs ont légèrement diminué, mais pas suffisamment pour rendre le voyage supportable. Mon coccyx a clairement encore besoin de repos.

Cerise sur le gâteau, la mĂ©tĂ©o m’offre un vent redoutable pile dans ma direction pour plusieurs jours. Il me faut impĂ©rativement respecter ma date d’arrivĂ©e, le 15 septembre. Je suis dans l’obligation d’avancer coĂ»te que coĂ»te, mais physiquement, c’est l’impasse. Je me rĂ©signe donc, et j’achète un billet de bus sur internet pour Eindhoven. 

Quand le bus ne veut pas de mon vélo

J’attends sagement le bus en pensant que l’encombrement du vĂ©lo ne serais qu’une formalitĂ© Ă  rĂ©gler, je devrais juste payer un supplĂ©ment auprès du chauffeur pour le vĂ©lo, il y a toujours un emplacement pour les vĂ©los sur les bus de cette compagnie, me disais-je.

Je suis donc plutĂ´t serein. Je vois un bus arriver, sans marque apparente dessus, supposant qu’il ne s’agisse pas du mien, je vĂ©rifie tout de mĂŞme la pancarte collĂ©e Ă  l’avant du bus. Il est Ă©crit Eindhoven, Pays-Bas. Je comprends alors que j’ai affaire Ă  un prestataire extĂ©rieur sous contrat avec FlixBus.

Les consĂ©quences sont lourdes : il n’existe pas de porte vĂ©lo Ă  l’arrière de ces bus. Je commence Ă  enrager intĂ©rieurement, et me dirige tout droit vers le chauffeur. Il a lui-mĂŞme dĂ©jĂ  repĂ©rĂ© mon vĂ©lo et il me dit directement, avant mĂŞme que je lui adresse la parole “Kein fahrrad”, ce qui signifie “pas de vĂ©lo”. Il ne parle pas anglais et est sans doute l’une des cinq personnes les plus fermĂ©es Ă  la discussion que j’ai pu rencontrer (les quatre autres Ă©taient Ă©galement des allemands).

Je tente tout, je propose de l’argent, je demande à un jeune allemand de m’aider pour la traduction, mais le chauffeur me répond sans cesse la même phrase : “Kein fahrrad”. Buté.

Je n’arrive pas Ă  me rĂ©signer, la rĂ©alitĂ© me semble si incomprĂ©hensible, d’autant que la soute Ă  bagages est Ă  moitiĂ© vide, et qu’il peut très bien faire une petite entorse Ă  la règle, mais impossible de discuter avec cet homme. Il est verrouillĂ© comme une porte de prison. 

Aussi bien qu’avec l’espoir viennent la politesse et la courtoisie, je constate qu’avec l’abdication viennent les injures. Je n’ai plus rien à perdre et je l’ai accepté, alors comme Mathieu avec le chauffeur de taxi iranien, je l’insulte sans ménagement en français, il ne comprend pas, mais ça soulage.

Ici, on ne négocie pas, on se plie aux règles

Sur le moment je repense Ă  toutes ces situations oĂą j’ai pu mettre sans difficultĂ©s mon vĂ©lo dans un bus ou dans une voiture, en Iran et en Asie centrale.

Dans ces pays, il y a toujours moyen de s’arranger, on passe outre les règles sans s’infliger de problèmes inutiles.

J’ai pensĂ© Ă  ce jour au Tadjikistan oĂą j’ai trouvĂ© un taxi pour aller Ă  DouchanbĂ© par les montagnes, il s’agissait d’une petite Opel Corsa, et le chauffeur ainsi que les passagers se sont tous mis en 4 pour que je puisse faire entrer mon vĂ©lo dans le coffre. Les autres clients Ă©taient vĂ©ritablement en train d’aider le chauffeur Ă  dĂ©monter mon vĂ©lo pour le faire entrer dans un petit coffre pendant que je les regardais en subissant complètement la situation.

Aujourd’hui, je rĂ©alise le gouffre abyssal qui sĂ©pare cette situation avec ce chauffeur qui refuse de mettre mon vĂ©lo dans son Ă©norme coffre Ă  peine rempli, uniquement parce qu’il y a des règles, qu’il faut les respecter, et que ça n’impactera pas directement son salaire.

Je me vois en haut de ce gouffre culturel dont je ne vois mĂŞme pas le fond. J’en ai le vertige. Ces pays me manquent tellement ! Je distingue si peu d’humanitĂ© et d’empathie dans le regard de cet homme, c’est comme si la machine avait pris le dessus sur son cĹ“ur, sur son libre arbitre, et qu’il l’avait acceptĂ©. Tel un homme qui aurait vendu son âme au diable. La machine est efficace, mais triste et sans relief. Pour ne pas arranger son cas, cet homme a mĂŞme eu le culot de me reprocher de ne pas parler correctement allemand ! Je lui ai simplement rĂ©pondu en anglais d’un ton toujours plus exaspĂ©rĂ© : “Tu n’as jamais vu de touriste de ta vie ? Je suis un voyageur, dĂ©solĂ© de ne pas parler ta langue !”

Vers les Pays-Bas… en train ?

Il ne me faudra pas beaucoup de temps pour que je remette mes sacoches sur le vélo et que je roule en direction de la gare pour tenter maintenant le coup avec les trains.

Au guichet le mieux que l’on a Ă  m’offrir est un voyage avec trois changements pour 65 €. Je refuse immĂ©diatement, sors de la gare et me pose au calme pour rĂ©flĂ©chir. Je commence Ă  me rĂ©signer, il va falloir remonter sur le vĂ©lo et faire ces deux jours de route qui me sĂ©parent d’Eindhoven.

Je pense Ă  mes douleurs, je pense Ă  l’itinĂ©raire, je pense Ă  mes stocks de nourriture, au fait que demain sera dimanche et que tout sera fermĂ©, je pense au vent dĂ©favorable, j’envisage mĂŞme une route de nuit pour avoir un vent plus doux, je pense au temps que j’ai dĂ©jĂ  perdu sur cette journĂ©e…

mouette Ă  Maastricht

S’adapter, pour mieux avancer et arriver aux Pays-Bas

Et puis je me demande pourquoi je devrais me bloquer Ă  Eindhoven, juste parce que j’ai un ami sur place. Dangereuse zone de confort… zone de prison plutĂ´t ! Je suis un aventurier, oui ou merde ?! Je peux juste m’excuser et aller ailleurs !

Je regarde les connexions avec Maastricht aux Pays-Bas, qui est aussi sur la route de Paris et je tombe sur un bus direct qui accepte les vĂ©los et qui est mĂŞme moins cher que le premier bus. Seul problème, il va arriver Ă  2h du matin Ă  Maastricht. Qu’Ă  cela ne tienne, au pire je dormirai sur un banc jusqu’Ă  ce qu’il fasse jour, et je me ferai peut-ĂŞtre des copains parmi les SDF du coin, et en prime j’aurai peut-ĂŞtre droit Ă  un petit coup de gnĂ´le gratuit. Ces perspectives bien rĂ©jouissantes m’ont convaincu : je vais Ă  Maastricht !

Bus réservé, je resterai deux nuits sur place