36. Quitter la Turquie (Van / TURQUIE)

Tandis que je m’approchais en minibus de la douane iranienne, j’ai eu un moment d’anticipation nostalgique assez déprimant. Ce pays qui m’avait tant donné, je m’apprêtais à le quitter. C’était le moment de prendre un peu du recul sur ce mois passé ici et sur cette nation, et c’est ce que j’ai fait. J’ai pris une feuille et un stylo et j’ai écrit ces mots à chaud en laissant l’émotion guider ma plume. Voici le texte tel qu’il a été écrit sur le moment, à l’orée de la frontière, sans retouche, avec ses failles et ses imperfections : 

Politique Turquie Erdogan

Quitter un être cher…

“Ça fait bizarre maintenant de quitter ce territoire, j’y ai accumulé tellement de souvenir, rencontré tellement de personnes, vu tellement de villes, de paysages. C’est comme si je quittais ce pays après des années d’immersion. Et je suis triste. Je suis nostalgique, mais en même temps heureux de tout ce que j’ai fait. La Turquie est une grande dame, et elle gardera toujours une place particulière dans mon cœur. Mais qui sont ces gens qui l’habitent ? Et qui est elle ?”

C’est quoi être turc ?

“Je suis turc. Je suis ouvert, généreux à l’extrême, sensible, transparent avec mes proches, je ne cache rien, tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi. Avec mes amis, je forme un tout, un ensemble, je ne suis pas moi, je suis nous. Si jamais l’un de mes proches a besoin de moi, je traverserai tout le pays à pied s’il le faut et je pourrai tuer pour lui, sans aucune hésitation. Son honneur est le mien. Si tu es étranger, je t’accueillerai comme un prince, et si jamais la beauté de ton cœur a touché le mien, je t’accueillerai comme mon frère, et tu le restera pour toujours. Ma valeur n’est pas celle de l’argent, ma valeur c’est toi. Ma valeur c’est l’humain, l’autre. Je ne suis jamais seul, c’est impossible. Il y a toujours mes amis, mes frères à mes côtés. Parfois, j’aimerais avoir un peu de temps pour moi, mais il y a toujours un des miens qui s’invite chez moi, juste pour passer le temps ensemble, sans véritable raison, parce qu’on est simplement bien quand on est ensemble, on n’a pas besoin de parler et les longs silences, si effrayants pour vous les occidentaux, ne nous perturbent pas, bien au contraire. Heureux ceux qui s’aiment assez pour savoir se taire ensemble.

Commerçant turc

Mais je suis très sensible, et parfois un peu trop. Il m’arrive d’oublier ma raison et de prendre du plaisir dans la violence. Je suis issu d’un peuple de guerriers et j’en suis fier, et figure toi que ce n’est peut être pas fini. Si je dois ôter la vie d’un innocent pour la grandeur de mon pays, je pense que le ferai. Si je dois mourir pour défendre mon pays, je le ferai mille fois. Ma mère c’est la Turquie et mon père c’est Mustafa Kemal. Ce grand homme visionnaire a reconstruit mon pays, il lui a permis de se redresser face aux puissances occidentales modernes. Ma mère se tient debout grâce à ce héros et je lui dois tout. Mais que pense maman de tout cela ?”

C’est quoi la Turquie ?

“Moi, la Turquie, je n’ai peur de rien ni de personnes. Je suis une nation soudée grâce à Atatürk, j’avance avec confiance vers l’avenir, je suis jeune, je n’ai pas peur de l’avenir contrairement à mes voisins européens. Je n’ai rien à perdre, tout à gagner. Mes enfants sont si généreux, ils meurent pour moi, et pourtant ils viennent de tous les horizons, ils sont turcs, tatares, macédoniens, serbes, albanais, grecs, géorgiens, arméniens, azeris, kurdes… Ils sont de partout. Je suis un carrefour entre l’orient et l’occident, je suis multi-ethnique, et pourtant je suis un peuple et une nation, même si certains de mes enfants ne l’entendent pas de cette oreille. Je n’hésite pas à me battre à mort au sein même de ma maison pour rétablir l’ordre et l’unité.

Montagne Anatolie
Paysages d’Anatolie

Je suis si belle ! Ma beauté naturelle est infinie, mais parfois je me maquille un peu trop et me donne au promoteur immobilier le plus offrant. Je me détruis et me souille pour de mauvaises raisons. Alors qu’au naturel, sans fard, je suis magnifique, d’une immensité vertigineuse. Le temps n’a pas d’effet négatifs sur moi, au contraire, il me rend plus sûre de ma beauté, plus sage, il m’apprend à me respecter moi même. Je suis la Turquie. 

“Et maintenant la frontière avec l’Iran s’approche dangereusement

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