17. Bienvenue dans les Balkans (Voïvodine / SERBIE)

“Bienvenue en république de Serbie.” Ici la Voïvodine. Franchir à vélo la frontière d’un nouveau pays c’est à chaque fois une nouvelle excitation, on y pénètre les paupières grandes ouverts, les sens en éveil, la mémoire comme une éponge, et on en ressort avec une toute nouvelle image de ce territoire et de ses habitants, de nouvelles références, même si on l’avait déjà visité auparavant. 

La Serbie, ça n’est pas l’Allemagne !

Le plus intéressant réside dans le fait que les terres par lesquelles mon vélo me porte sont à l’opposé des capitales cosmopolites standardisées aux identités floues et aux populations indistinctes. En passant par la campagne profonde, je vois la vraie vie sous toutes ses formes, sous toutes ses couleurs et nuances, parfois la richesse surabondante et inutile, parfois la pauvreté extrême. Au sein même de l’Europe les contrastes sont perturbants. J’ai traversé les riches villages de Bavière, et me voici aujourd’hui au Nord de la Serbie, en Voïvodine. Cette Allemagne du Sud rutilante jouissait d’une ruralité extrêmement dynamique. Là bas, les Porsches et les Mercedes dernier cri éclairaient de leurs phares au xénon de superbes demeures historiques parfaitement restaurées. Pas une fissure, pas une tâche. Peu d’intéraction possible avec les populations locales. La perfection se caresse des yeux, juste des yeux. En fait, ils avaient peur. On me dévisageait, on m’épiait du regard, on s’interrogeait sur ma présence, on craignait pour sa sécurité, pour ses acquis… l’étranger semblait être un danger potentiel. Un bouleversement en puissance. Evidemment, on ne me parlait pas… jamais en fait. Et on ne souriait surtout pas, un sourire aurait été interprété comme un signe de bienvenue, ce qui évidemment n’était pas le cas. Je crois me souvenir que je roulais plus vite dans ces contrées germaniques.

Bienvenue en Serbie

La pauvreté en Voïvodine

La Voïvodine, quand à elle, offre un spectacle de façade bien moins éclatant. Je traverse des champs stériles, des routes bordées de maisons en ruine, des hameaux agonisants, des villages désertés, des petites villes tristes et, tout de même, des grandes villes attractives et dynamiques. Le peu de personnes que je croise dans les villages ne parlent pas anglais et ont l’air extrêmement pauvres mais ont cette curiosité du voyageur que je n’ai que très rarement vue précédemment. Ici, lorsque je demande à un passant un renseignement, ce sont d’autres badauds ne parlant que le serbe, peut être le russe, le bosniaque ou le hongrois, qui vont se joindre à nous pour tenter d’apporter leur grain de sel et observer amusés mes mimes improbables  en guise de vocabulaire. (Je perfectionne peu à peu mon langage des signes. Parfois ça marche, le plus souvent ça ne marche pas.) La Voïvodine est peu engageant au premier abord mais la gentillesse des gens remplit le cœur, et je commence enfin à comprendre pourquoi je voyage. 

Mornes paysages de Serbie

Un accueil Serbe aux avants goûts d’Orient

Un exemple assez parlant : en direction de Novi Sad, j’ai été confronté à un choix stratégique au moment de l’heure de déjeuner. Soit je m’arrêtais tôt mais il me restait presque 40 kilomètres à faire en pleine digestion, soit je fournissais un dernier effort de 20 kilomètres de plus pour déjeuner à la prochaine petite ville. Entre les deux, le no man’s land. Il fallait faire un choix. J’étais déjà épuisé, j’avais faim, mal au dos, aux fesses et aux jambes… Mais j’étais lancé, je préférais souffrir tout de suite que plus tard, et j’apprécierais d’autant plus la pause déjeuner. Je n’ai pas regretté ma décision, même si ces 20 derniers kilomètres étaient vraiment pénibles et douloureux, le vent n’étant encore une fois pas de mon coté. En arrivant affamé dans ce village tant espéré je me suis arrêté au premier petit restaurant snack venu, il proposait des sandwichs et plats typiques du coin. Et par chance le patron avait travaillé 16 ans en Suisse, et parlait donc français. Autant dire qu’il était ravi de me parler dans cette langue qui semblait lui manquer, et fier de montrer en même temps à ses habitués qu’il maîtrisait la langue de Molière. Je suis donc assez vite devenu l’attraction du lieu, “l’aventurier sans peur et sans reproche qui leur fait l’honneur de s’arrêter dans leur petite bourgade !”. Il faut dire que c’est assez touchant, bien que disproportionné, quand un serbe d’un certain âge qui a connu les horreurs de la guerre vous affirme droit dans les yeux que vous êtes très courageux. Le patron m’a même fait cadeau de mon deuxième plat, j’ai eu donc deux plats et une bière pour trois euros… Quel merveilleux pays ! 

Un de mes admirateurs du restaurant

Particularités de la Voïvodine

La Voïvodine est une province serbe à la particularité bien à elle qui est sans doute la raison du caractère si ouvert et accueillant de ses habitants. Elle est fortement cosmopolite, un vrai melting pot de tout ce qui existe de nationalités à 400 kilomètres à la ronde, avec plus de vingt cinq minorités ethniques différentes représentant un tiers de la population et surtout un cheptel de six langues officielles. Chaque personne que j’ai eu la chance de rencontrer sur ma route me précisait avec fierté ses origines. J’en tenté de pénétrer l’essence de ce lieu pour mieux en ressentir les ondes et l’atmosphère sans aucune subjectivité ethnocentrique. J’ai alors entrevu des populations de tous bords vivre dans une harmonie et une bonne humeur apparente malgré les cendres encore chaudes des guerres civiles et interethniques des années 90.

Une influence ottomane encore présente

Parmi cette diversité culturelle, j’étais surpris de constater l’influence encore présente de l’invasion Ottomane. Un grand nombre de pâtisseries aux accents orientaux et des spécialités culinaires au nom rappelant des spécialités turques (pitas, bureks…) étaient bien présents pour me rappeler que l’Asie se rapproche à grands pas. Les turcs… ces gens ont laissé un souvenir impérissable aux populations locales, mais pas franchement positivement. On m’a raconté des vieilles histoires du passage des Ottomans comme on raconte des histoires de dragons et de grands méchants loups pour faire peur aux petits enfants ! Des anecdotes infernales dans lesquelles le sang et le feu en sont les inquiétants protagonistes. Il me revient en mémoire la conversation que j’ai eu avec un serbe qui ne portait pas franchement les turcs dans son coeur, cet homme d’une cinquantaine d’années m’expliquait jusqu’où les armées ottomanes étaient prêtes à aller pour marquer leur empreinte de mort et effrayer les combattants adverses : “Les turcs envahissaient notre pays, mais nous nous défendions très bien et les repoussions même derrière leurs lignes. Leur chef a donc eu l’idée de construire une tour gigantesque avec les crânes des serbes morts dans la bataille. Il voulait traumatiser les rebelles serbes avec cette tour de la mort. Seul le diable peut avoir des idées pareilles ! Les turcs sont le peuple de l’enfer, méfiez-vous d’eux”

Voici au passage ce que j’ai rédigé en quittant la Turquie à l’approche de la frontière iranienne : https://cyclovoyageur.com/36-quitter-la-turquie-van-turquie/