Pourquoi faut-il négocier en voyage ?

Sur ma route, j’ai rencontré bien des voyageurs au long cours. De tous les styles, de tous les pays et de tous les milieux. En général, tous sont mués par l’amour commun de la rencontre et de l’aventure. Mais il y a un point sur lequel le consensus est souvent difficile à trouver : que faire quand l’autochtone nous vend un bien ou un service qui dépasse de loin les standards locaux, nous voyant comme la poule aux œufs d’or de sa journée ? Négocier ? Ne pas négocier ? Il y a véritablement deux écoles qui se détachent très nettement. 

La première catégorie, j’en fais partie.

Il faut apprendre tous les indices des prix locaux en arrivant dans un pays, connaître les tarifs de l’essence, du pain, du café, des fruits, de la bouteille d’eau, du plat dans un restaurant, maîtriser par coeur le taux de change de la monnaie locale et s’entraîner à le calculer rapidement… ce travail préalable indispensable permet de négocier avec la plus grande assurance le moindre soupçon d’inflation suspicieuse. On peut, grâce à cela, garder la face et ne pas avoir cette très désagréable saveur au fond de la gorge dans laquelle les doutes et la honte se mêlent et demeurent en nous avec une insoutenable persévérance. Cette petite pensée négative qui persiste. Celle dont on ne discerne plus, dans les heures qui suivent, que les contours brûlants sans se souvenir de son origine, celle qui laisse un sentiment inintelligible, d’on ne sait où, mais qui conditionne l’érosion de notre estime personnelle. Cette honte brumeuse, on la ravale dans le vaste flot des ressentis de la journée, et le lendemain on se réveille en ayant tout oublié… ou presque. Notre amour propre inconscient, lui, ne l’a pas oublié et risque fort de l’évacuer tôt ou tard. Les émotions négatives comme celles-ci, par effet d’accumulation, se payent un jour. Cela peut être par de la violence verbale ou physique envers autrui, ça peut aussi se manifester par de la violence envers nous même (autodestruction consciente ou non), ou par de la dépression passagère ou plus durable. En connaissant les prix en vigueur, on peut négocier avec confiance, se disputer même, et en éprouver un étonnant plaisir ! Le commerçant sait qu’il est dans son tort, il rééquilibre souvent le prix, parfois persiste et refuse le consensus, parfois nous balaie de la main avec mépris en nous disant des amabilités dans sa langue. C’est pas grave, dans tous les cas, nous gardons la face, on ne s’est pas laissé faire et on peut en être fier. On a montré à ces ordures que les occidentaux ne sont pas des gentils êtres fragiles et faibles qui se laisseront abuser de peur de se donner en spectacle ou de se fâcher avec l’indigène. Que ça leur serve de leçon, grâce à nous, ils seront peut-être moins gourmands et plus respectueux avec le prochain blanc qui se pointera devant leur devanture.

Ce principe là, plutôt partagé dans l’ensemble par les voyageurs les plus aguerris, part donc du postulat que l’autre est aussi bien un ami qu’une menace. Pas d’angélisme aveugle. Personne ne va nous dépouiller illégalement dans ces pays, c’est vrai. Mais il y a des techniques pour contourner les lois des hommes et les lois de Dieu: s’adapter à son client et à la loi du marché. Si le client ne connais pas bien ce marché, on en profite. Il est prêt à payer ce prix, profitons-en, c’est l’offre et la demande, rien de mal.

 La deuxième catégorie :

Ceux là sont, pour certains, un peu plus rêveurs, un peu plus naïfs. Il n’ont pas encore subi frontalement le monde et n’en connaissent encore que peu les aspérités et les crevasses. Ils n’y sont pas encore tombés, où alors ils ne s’en sont pas rendus compte car ils sont encore en train de tomber. La chute va en être d’autant plus douloureuse. 

Je dois maintenant relativiser mon propos, je respecte profondément ces voyageurs. Je les ai côtoyés, souvent de près, et j’ai un attachement fort vis à vis de certains. Je pense décrire en toute objectivité leur psychologie, et je vais maintenant aller encore plus loin. Ces hommes et ces femmes sont aussi poussés par un devoir moral et éthique, guidé lui-même par un sentiment de supériorité et de honte qui les empêche inconsciemment de négocier quoi que ce soit. Ils sont habités par une certaine gène du marchandage. Tout d’abord parce qu’ils ne connaissent pas forcément les prix en vigueur, mais aussi et surtout car ils considèrent que se battre pour des centimes d’euros est pour eux d’une mesquinerie sans nom tant cette somme, qui représente beaucoup pour ces pauvres commerçants, est insignifiante pour nous autres. Et puis après tout, on est en vacances, il y a un budget et on le respecte, alors pourquoi créer des tensions et priver ces malheureux d’un petit supplément qui nous coûte si peu ? Cette idée là est tout à fait défendable et même admirable, cependant elle a à mon sens une certaine faille. Je pense qu’en voulant trop aider certaines populations, on ne leur rend pas un véritable service sur le plus long terme. L’argent trop facile fait, pour tout le monde, perdre le sens du réel, le vrai sens de la valeur des choses, et peut parfois nous faire entrer dans une escalade dangereuse, grisante et exponentielle. Une spirale malsaine dans laquelle des locaux se retrouvent, par effet de dominos, de plus en plus dépendants du tourisme et ne cherchent plus à se développer par eux-mêmes. Il ne s’agit plus de créer de la richesse mais de la prendre habilement à ceux qui en ont plus. Aucune nation ne peut sortir de sa condition avec cet état d’esprit post-colonialiste, tributaire et fragile. C’est pourtant hélas à une plus grande échelle ce que nous faisons en Afrique depuis trop longtemps. 

En partant de beaux idéaux humanistes, généreux et bienveillants, ces touristes se comportent sans le savoir comme des colons contribuant sur le long terme à appauvrir des populations qui ont cruellement besoin de s’en sortir par eux même, car ce sont des peuples fiers, nobles, intelligents, et au potentiel infiniment inexploité ! Les respecter c’est les traiter comme nos égaux en leur laissant leur dignité et leur énergie vitale. C’est avec cette énergie qu’ils sortiront de leur marasme, car ils ont tout dans leurs mains pour que ça marche. Nous ne sommes pour eux que des freins, tout comme leurs gouvernements corrompus. Pensons à eux et oublions notre mentalité paternaliste de bonne conscience ! En puisant leur sève avec le pouvoir de l’argent, on les prive ce qui fait d’eux des hommes, on les dépossède de leur âme. Et là, plus rien ne survivra à notre passage. Ces peuples sans leur âme ne sont plus rien, plus que des coquilles vides, de tristes troupeaux serviles, des oubliés de la vie.