66. Attendre le ferry sur le port d’Alat (AZERBAÏDJAN)

Ma mission à Bakou sera bien simple : arriver à trouver une date de traversée pour le Kazakhstan. Et le moins que l’on puisse dire c’est que les informations ne sont pas très claire. J’apprends tout d’abord que le ferry ne part plus du port de Bakou mais du port d’Alat, 70 kilomètres plus au sud.

Toutes les autres informations me viendront des différents témoignages de voyageurs sur cette chose bien utile qu’on appelle l’internet. J’apprends alors que le ferry ne part pas tous les jours, il arrive aléatoirement sur le port et il ne repart que lorsqu’il est complet. Les gens peuvent attendre jusqu’à une semaine sur le port… pas franchement réjouissant. J’entends aussi qu’il faut appeler régulièrement le port pour savoir si des départs sont prévus prochainement, c’est ce que je ferai matin, midi et soir pendant deux jours à Bakou, sans résultats.

Partir vers le port d’Alat

Le matin du troisième jour, je n’étais pas encore fixé sur la tournure qu’allait prendre ma journée. Tout devait dépendre des informations que j’allais pouvoir obtenir au sujet de ce fameux ferry. J’ai donc rappelé le port, mais la réponse ne fut pas celle que j’attendais : “on ne sait pas encore, il faut rappeler à 13h”.

Je réfléchis, vérifie le vent, qui est souvent d’une aide précieuse pour prendre certaines décisions… Le verdict est sans appel : les prévisions me donnent un vent favorable vers le sud jusqu’au début de l’après midi, moment où il va commencer à se retourner contre moi.

Je n’hésite pas une seconde, me change en quatrième vitesse, range mes affaires, prépare mon vélo, paye l’hostel et pars sur la route le ventre vide mais le cœur plein d’énergie.

70 kilomètres avalés d’une traite, cul sec, en 3h. Je ne pensais pas avoir autant de jus sans avoir mangé depuis la veille et après une nuit si courte. Le corps a vraiment des ressources inattendues qui défient la raison.

La réalité du port d’Alat

Avant d’arriver au port d’Alat, je m’attendais à une industrie, une cohue désorganisée dans un brouhaha infernal dans lequel les passagers se batteraient au couteau pour obtenir leur ticket tant espéré.

Mais la réalité fut bien différente de cette projection fantaisiste ! Je me suis approché du “border and custom check point 2”, et mis à part des centaines de voitures et camions en attente d’embarquement, je ne voyais pas beaucoup d’âmes, jusqu’à ce que je trouve, cachés derrière des conteneurs, trois autres cyclo-voyageurs, un jeune suisse allemand et un couple d’anglais d’une soixantaine d’année avec lesquels je me suis tout de suite senti à l’aise. Enfin chez soi !

La grande famille des cyclotouristes rassemblée sur le port

C’est drôle mais le fait de croiser d’autres cyclistes donne l’impression de croiser des membres de notre famille, de notre petite communauté.

C’est un cercle fermé d’aventuriers avec lesquels on partage les même rêves, les mêmes passions. Tellement d’expériences à échanger à chaque rencontre.

Moi et Aldo lors de nos longues attentes

Chaque voyage est unique

Chaque personne est une nouvelle inspiration, une autre démarche, une autre histoire et d’autres attentes. Chacun a sa propre manière de voyager et ses propres raisons, le pourquoi du grand départ est si propre à chacun. Il n’y a pas d’universalité dans le désir d’aventure, que ce soit un besoin de fuir, de découverte de l’autre, de quête de soi-même, une simple soif d’aventure irrépressible, l’amour du risque et de l’adrénaline ou la recherche de la liberté absolue.

Chaque projet est singulièrement beau et sincère. Loin de la superficialité de notre époque, il est dans la recherche de la vérité de ce monde si vaste et inaccessible, si différent et complexe. Quelle richesse !

Être enfin soi-même, affranchi des conventions sociales

Croiser d’autres cyclistes sur la route est toujours un moment sincère où les conventions sociales s’évanouissent.

Souvent aussi grâce au caractère éphémère de la rencontre, les masques tombent, et nous sommes nous-même en tant que personne, et non en tant que ce qu’il y autour de nous. Ce qui compte est ce que nous sommes, pas ce que nous avons.

Un exemple très parlant : on s’interroge rarement sur les métiers. Le fameux “tu fais quoi dans la vie ?” si basique pour engager une discussion dans les salons urbains n’a pas lieu d’être ici, parce qu’on s’en fiche bien. Ce qui importe ici, c’est : où tu voyages ? Quelles sont tes motivations ? Quelle est ton histoire ?

On ne peut pas tricher, on se raconte nos petites victoires comme nos petits échecs, nos fiertés et nos hontes, parce qu’ici on ne nous juge pas. On est tous tels qu’on est réellement en toute transparence, des gens moyens avec leurs qualités et leurs défauts. Et parfois ça fait du bien de se retrouver entre gens moyens qui ne maquillent pas leurs imperfection et assument leur médiocrité inhérente à l’espèce humaine !

Etre soi-même, simplement

L’attente sur le port d’Alat

Les journées se suivent et se ressemblent.

Des informations peu fiables

De l’attente et de l’attente, parfois de furtifs espoirs viennent éclairer cette sombre monotonie. Des informations aléatoires sans fondement nous tombent dessus toutes les 4 heures, nous dévoilant des pourcentages de chances de départ du ferry calculés totalement arbitrairement.

Par exemple, le troisième jour d’attente, nos chances d’embarquer avant la nuit, qui étaient de 80 % pendant la matinée sont passées à 20% dans l’après midi et se sont transformées ensuite en 100% de chances de partir le lendemain matin. L’éventualité de réinstaller notre tente pour la nuit se dessinait peu à peu et nous ne pouvions que nous résigner. C’était parti pour une nouvelle nuit sur le port d’Alat.

Journée type pendant l’attente

En bref, la journée type c’est ça : Regarder les cailloux sur le sol, jouer avec les chiens errants, utiliser mes dernières miettes de connexion internet pour vérifier les scores de Roland Garros, observer les ouvriers réparer les “toilettes”, prendre du thé, préparer à manger, manger, digérer, faire la sieste, saluer les nouveaux arrivant, se faire des nouveaux copains, inventer des jeux stupides pour passer le temps, se mettre à fumer, errer pied nu sur le bitume brûlant à la recherche d’une distraction, bloqué derrière les barbelés.

Aldo en pleine installation des canettes

On invente des jeux

La distraction, je vais la trouver sous forme de quelques vieilles bouteilles et canettes, combinées à un sol jonché de cailloux de toutes les tailles.

Mon idée était simple, disposer les bouteilles debout côte à côte sur une grosse dalle de béton. Se mettre à 15 mètres et essayer de les renverser en lançant des cailloux dessus. Ça n’était pas le concept du siècle, mais il a eu le mérite d’occuper du monde pendant une bonne heure.

J’ai commencé à jouer avec un camarade et petit à petit le groupe s’est agrandit et nous étions sept ou huit occupés à jeter des cailloux sur des canettes vides, et à vraiment s’amuser en fait ! L’homme s’adapte à tout et très vite. Il est très fort pour réajuster ses degrés d’exigences quand il s’agit d’équilibre intérieur. Ce jeu qui n’aurait pas forcément soulevé les foules dans nos lieux de vie habituels, a rencontré un vif succès dans cette situation d’ennui généralisé.

A mesure que l’on attend, notre petite communauté s’agrandit d’heure en heure, des voyageurs à pied, à vélo ou à moto arrivent au compte-goutte et apportent un peu de fraîcheur et de nouveauté dans une atmosphère pesante et parfois inanimée.

Moi en train de gonfler mon matelas

Une belle communauté de voyageurs

Quatrième jour d’attente sur le port d’Alat.

Réveillés par la chaleur de ce soleil qui caresse nos tentes de ses rayons brûlants, nous sommes tous debout à 7:30. Je profite avec enthousiasme du café de mon nouvel ami Aldo (Je reviendrai sur lui, il y a beaucoup à dire) pour affronter une nouvelle journée d’errance. Aux premières informations du matin, nous avons de fortes chances d’embarquer en ce début d’après midi, il va encore falloir s’occuper avec rien pendant une demi-journée.

Pendant ce temps les voyageurs continuent d’affluer, pour arriver au point culminant d’une petite vingtaine de personnes au moment du départ. Je vais essayer de les présenter un par un :

Aldo, un français de 25 ans que j’ai rencontré à l’auberge de Bakou. On prépare et prend nos repas ensemble. C’est mon meilleur copain ici. Il voyage à moto jusqu’à une destination indéterminée, le plus à l’est possible.

Aldo et sa moto

Harry, un anglais de Bath de 31 ans. Ancien de la Navy, il voyage à vélo depuis Le Cap en Afrique du Sud et fait un véritable tour du monde. Un vrai aventurier, il a la barbe et le charisme de Mike Horn.

Chris & Pete Lloyd, un couple du nord de l’Angleterre d’une bonne soixantaine d’année. Des grands parents qui voyagent ensemble à vélo à l’aventure depuis leur maison et vont jusqu’en Chine. Ils ne sont pas encore fixés sur la suite de leur voyage, c’est ça la liberté du voyageur. Ils regorgent d’humour et de bienveillance, un plaisir de chaque instant.

Thomas, un gallois de 43 ans, ingénieur agronome. Il voyage à vélo beaucoup plus léger que la moyenne, dormant à l’hôtel le plus souvent. Il vise la Pamir highway comme beaucoup des voyageurs du groupe. Comme Aldo, je l’ai aussi rencontré plus tôt à Bakou.

Mark, un suisse allemand de 26 ans qui voyage à vélo avec sa petite amie mais qui ont été séparés par l’ambassade du Turkménistan. Elle a obtenu son visa, et lui, comme moi, n’y a pas eu droit. Il doit donc faire lui aussi le tour et retrouver son amie en Ouzbékistan. Il est très organisé et suréquipé avec tout le matériel dernier cri pour survivre en toute saison.

Taylor et Titty, un américain et une Hongroise qui se sont rencontrés sur la route, et qui voyagent vers l’est. L’américain parle bien le russe, ce qui est pratique dans certaines situations. Elle partage sa connexion internet à tout le monde. Lui il a une façon bizarre de parler, on dirait qu’il ne peut pas bouger le cou.

Un allemand de Munich de 25 ans qui voyage à moto en faisant un peu la même boucle que moi. Mais évidemment un peu plus vite. Il est discret et pue des pieds, mais il n’est pas méchant.

Deux autrichiens de 25 / 30 ans qui voyagent à pied, sac au dos en tentant d’aller le plus loin possible vers l’est. L’un des deux troque des massages aux cuisinières contre de la nourriture. Ils ont tous les deux le mal de mer, et aiment les jeux de carte compliqués.

Florent et Valérien, deux français d’une trentaine d’année partis avec un camion chacun vers l’Asie, puis l’Australie. Ils lisent beaucoup.


Moi, un français de 35 ans. Superbe athlète et grand penseur. Il aime observer l’horizon quand on le prend en photo.

Les meilleures infos pratiques sur le sujet sont sur ce site : https://caravanistan.com/transport/caspian-sea-ferry/

Pour suivre l’épisode de la traversée, c’est par là.