34. Faim et mirage (Kurdistan / TURQUIE)

Cœur du Kurdistan turc, le lac Van n’était plus qu’à une demi journée. Les conditions avaient été correctes en début de matinée mais je savais que la météo ne sera pas favorable pour la suite, j’ai donc tout donné.

Solitude et frustrations

J’ai bien fait car vers 11h et déjà 50 kilomètres dans les jambes, la pluie a commencé à tomber, le vent s’est mis à me souffler ses pires insultes au visage, je les lui ai rendues au centuple, et pour couronner le tout, la route a décidé de ne plus s’arrêter de grimper ! Et pas un seul restaurant à l’horizon, juste le ciel qui grisoyait, le vent qui siffloyait, et les montagnes qui blanchoyaient. J’ai donc continué à rouler dans ces conditions difficiles mais encore supportable pendant deux heures. Deux heures ponctuées de quelques mirages frustrants. Des commerces qui de loin avaient la forme d’un restaurant, de véritables oasis d’un bonheur avorté au moment où mes yeux pouvaient voir la vérité en face. 

Quand on croit voir un restaurant alors que ce n’est qu’un panneau perdu dans le lointain

Quand on perd le sens du réel

Cet ascenseur émotionnel est extrêmement éprouvant pour les jambes, je vais vous expliquer par un exemple : Un bâtiment ressemblant à un restaurant apparaît à l’horizon… le corps réagit. Les jambes se préparent déjà à s’arrêter, relâchent leurs dernières forces dans la bataille et commencent à se détendre peu à peu, les glandes salivaires se mettent en action, et l’estomac se creuse rapidement… un creu presque douloureux. Seulement ce n’était qu’une illusion. Un bâtiment quelconque que nos yeux aveuglés par la faim ont mal jugé. Lorsque l’on désire extrêmement une chose inaccessible, nos sens sont parfois soumis au filtre du déni, et l’on s’invente une réalité parallèle plus supportable.

Résilience

Mais pas le temps de philosopher, il faut maintenant accepter la réalité implacable et la regarder dans les yeux, comme un homme.

Il faut repartir, expliquer à ses cuisses qu’on est désolé, qu’il va falloir redémarrer à plein régime et que pour les consoler on va leur offrir quelques gorgées d’eau et deux abricots secs. Ça fait tenir une demi-heure de plus, mais la supercherie ne peut pas marcher éternellement. Il faut une pause ! Et pas question de s’arrêter pour manger sous la pluie devant un troupeau de moutons. 

La pause viendra finalement, ce sera un petit restaurant crasseux quelques kilomètres avant Tatvan et ma première rencontre avec le majestueux Lac Van. Entendant mon histoire et mes destinations futures, le patron m’avertira : “Méfiez-vous des iraniens, ils sont dangereux”

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