9. Overdose de Neige (Ingostadt / ALLEMAGNE)

Je prends en filature le Danube depuis deux jours déjà. Bien mal m’en a pris ! Moi qui pensais éviter les collines glace à cette idée de génie, la neige a faussé toutes les cartes. Cette dernière a perturbé tout mon itinéraire qui originellement devait être simple comme guten tag, en rendant tout bonnement impraticable la majorité des pistes cyclables qui bordent le Danube. Il a fallu improviser des alternatives : tenter d’autres routes, des demi-tour, des détours improbables et enfin se résigner à traverser plus de reliefs.

Cette mésaventure m’a finalement donné de découvrir de très jolies petites villes bavaroises et des villages richement entretenus dans lesquels le regard des gens me laissait entendre que ma présence n’était pas la bienvenue. J’ai vu de la peur et de l’interrogation dans leur yeux, rarement de la lumière. La chaleur réconfortante m’est venue d’ailleurs, j’ai eu la chance d’être enfin accompagné d’un vrai soleil une bonne partie de l’après midi. Il  a entretenu en moi l’espoir naïf de voir cette neige fondre. Vous allez vite comprendre pourquoi j’insiste sur ce fait.

Un village de Bavière

Avant j’adorais la neige… mais ça c’était avant.

Tout se passait très bien, le soleil brillait de tout son saoul, la route devenait très belle et presque déserte, seuls quelques piétons croisaient ma route et les arbres me faisaient une haie d’honneur, tous les éléments étaient réunis pour que la route soit la plus agréable possible. C’était trop parfait, bizarre, il devait forcément y avoir un loup caché quelque part. Et bien oui, il se préparait tapis dans l’ombre, prêt à surgir au bon moment, et c’est par le biais du GPS qu’il a porté l’estocade. Il décida de me faire passer à travers champs sur des sentiers à moitié enneigés pour arriver à ma destination, Ingolstadt. J’acceptai le défi en m’abandonnant au bon vouloir de la chance, ça semblait accessible et la neige était plutôt praticable, ça ressemblait surtout à un bon raccourci. Non. La route s’enfonçait dans un grand nulle part, la neige se transformait peu à peu en boue, puis en glace. Quand j’ai commencé à comprendre la supercherie j’avais déjà trop avancé pour faire demi-tour. ll n’y avait plus qu’à prier pour que les conditions s’améliorent. Elles ne vont absolument pas s’améliorer. J’ai dû traverser 10 kilomètres de neige à moitié poudreuse à moitié glacée. Un vrai bourbier insupportable dans lequel ma monture, tour à tour, perdait l’équilibre ou était stoppée nette par les aléas du terrain.

Au cœur de ce cauchemar blanc, entre deux chutes, j’ai pu élaborer une petite théorie que je me dois de vous conter.

Sur les 100% d’énergie dégagée par mon corps sur cette route, 90% sont perdus

20% dans les zigzags destinés à retrouver un équilibre en constante instabilité.

30% dans le patinage continu de la roue arrière.

40% par le freinage naturel d’un vélo de 40 kg enlisé dans cette purée froide qui aimante toute forme de corps en mouvement.

Certains raccourcis peuvent faire perdre le sens de l’humour.

A cette frustration de pédaler comme un sourd pour un résultat ridicule, il faut ajouter les terribles douleurs aux genoux, sans oublier celles du dos, qui encaisse sans jamais se plaindre. Oui, les vibrations de la route ont tendance à venir mourir au bas du dos, si on aime la douleur ça passe bien, sinon tant pis. A la fin de ce purgatoire interminable j’étais bon à ramasser à la petite cuillère, dégoulinant de sueur, boitant, le bas du dos en feu, et assoiffé. Mon vélo, partageant mes difficultés en bon compagnon, ressemblait, lui, à un bonhomme de neige. Ça m’a fait rire. Il n’a pas eu l’air de comprendre. Je n’ai pas insisté, et nous avons visité ensemble la ville d’Ingolstadt.