90. Survivre jusqu’Ă  Almaty (KAZAKHSTAN)

Je ne vais pas mieux depuis cet empoisonnement. Loin de lĂ . Je suis toujours trĂšs affaibli mais il faut rejoindre Almaty au Kazakhstan pour m’y soigner puisque le temps ne fait rien Ă  l’affaire. Almaty est plus dĂ©veloppĂ© que Bichkek et en tant que carrefour trĂšs empruntĂ© des voyageurs au long cours, j’y croiserai potentiellement d’anciens camarades de route. 

PremiĂšre Ă©preuve : la frontiĂšre Kazakhe

Le plan de ma journĂ©e est donc simple : quitter Bichkek, rouler vers le nord jusqu’au poste de frontiĂšre de Korday, et une fois au Kazakhstan prendre un taxi partagĂ© pour Almaty. L’objectif sera atteint en fin de journĂ©e mais non sans difficultĂ©s.

Il faut pĂ©daler, mais je comprends dans ma chair qu’indigestion et effort physique ne sont pas faits pour se marier. Toujours cette inlassable sensation de nausĂ©e et une diarrhĂ©e qui marque de plus en plus son territoire. (j’ai choisi de ne pas vous Ă©pargner les dĂ©tails, vous avez le droit de savoir). Et il y a cette impression Ă©trange que je n’assimile ou ne digĂšre pas le peu de nourriture que j’ingĂšre. Ce qui en rĂ©sulte un Ă©tat de faiblesse extrĂȘme et une grande fatigue gĂ©nĂ©rale.

Je suis donc montĂ© sur mon vĂ©lo dans ce contexte physique dĂ©licat en essayant de ne pas trop forcer… De toute façon, je n’en aurais pas Ă©tĂ© capable.

J‘arrive pĂ©niblement Ă  la frontiĂšre, que je passe sans trop de problĂšme, Ă  l’exception de deux douaniers qui veulent me confisquer mon couteau sous prĂ©texte que la lame est bien plus longue que la paume de la main. J’insiste en expliquant que je m’en sers pour cuisiner ou tailler du bois… et trĂšs occasionnellement pour dĂ©couper des humains. Je ne sais mĂȘme pas oĂč j’ai trouvĂ© la force de faire une blague dans mon Ă©tat.

L’humour fait son effet et ils acceptent de me laisser mon fidĂšle compagnon de route. À l’exception de ma barbe et de mon air patibulaire, j’ai finalement peu le profil type du terroriste. 

Vous ne trouverez aucune photo sur cet article pour la bonne raison que j’ai Ă©garĂ© mon appareil photo durant cette triste journĂ©e. Voir plus bas…

DeuxiĂšme Ă©preuve : les taxis

Me voici de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre. Il faut maintenant traverser une nouvelle Ă©preuve pour arriver Ă  Almaty, celle des taxis du Kazakhstan.

Je n’en peux plus, mais il me faut puiser dans les derniers milligrammes de sucre qu’il me reste pour franchir avec panache ce passage obligĂ©.

C’est la guerre. J’ai le malheur dans mon Ă©puisement d’expliquer immĂ©diatement que je veux aller Ă  Almaty, et la machine est lancĂ©e !

Je suis harcelĂ© des quatre points cardinaux par des chauffeurs tentant de m’attirer dans leur voiture. L’un me propose son prix, et pendant que je nĂ©gocie Ă  la baisse en lui riant littĂ©ralement au nez tellement son prix de base est scandaleux, un autre taxi commence Ă  prendre le relai et emmĂšne mon vĂ©lo je ne sais oĂč, comme si son prix avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© validĂ© et l’accord actĂ©. Je le rattrape et l’envoie balader.

Il faut avoir des yeux partout et ne pas trop tenir Ă  son petit territoire intime. On me touche, on me parle en russe de tous les cĂŽtĂ©s, on me montre des billets de banque, on me tire le bras… Commençant Ă  ĂȘtre habituĂ© Ă  ce genre d’ambiance, je calme tout ce petit monde en dĂ©clarant officiellement mon dernier prix et trouve un taxi acceptant le tarif.

Autour de moi ça se calme et se disperse. Je respire un peu mieux mais il faut encore une fois dĂ©monter mon vĂ©lo de toutes parts pour le caser dans le coffre. C’est fait, nous partons.

TroisiĂšme Ă©preuve : l’arrivĂ©e Ă  Almaty (Kazakhstan)

Je garde avec moi comme toujours mon sac Ă  dos et ma petite “trousse” qui contient ce qui a le plus de valeur. Nous arrivons Ă  Almaty (Kazakhstan), premiĂšre mauvaise surprise, le taxi ne va pas jusqu’au centre et mon hostel est de l’autre cĂŽtĂ© de la ville.

Tout le monde quitte assez docilement le taxi Ă  une quinzaine de kilomĂštres du centre-ville. Je ne me sens vraiment pas la force de rouler Ă  nouveau, mais quand on n’a pas le choix on trouve toujours les rĂ©serves nĂ©cessaires.

Le chauffeur jette sans ménagement mes sacs sur le trottoir et démarre.

Je me retrouve comme un idiot, seul avec mon vélo démonté, mes sacs en vrac sur le bord de la route au milieu des passants curieux et mon ventre qui ne sait plus qui il est. Mais le pire est à venir.

Tandis que je vĂ©rifie toutes mes sacoches (mĂȘme si ça ne sert plus Ă  rien), je dĂ©couvre que je ne trouve pas ma petite trousse qui Ă©tait accrochĂ© au cadre du vĂ©lo, celle que j’avais gardĂ© prĂ©cieusement avec moi dans la voiture. Je fouille partout frĂ©nĂ©tiquement en rĂ©pĂ©tant des “non non non non non !” de dĂ©tresse, cherche la voiture du regard, elle est hĂ©las dĂ©jĂ  bien loin, perdue dans un magma de ferrailles, de klaxons et de pollution.

Je cherche Ă  nouveau partout sans trop y croire, pas mieux.

La petite sacoche a dĂ» tomber sous mon siĂšge et je l’ai oubliĂ©e lĂ  dans la prĂ©cipitation. Je commence Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  une solution : comment retrouver ce taxi ? Je n’ai aucun numĂ©ro, aucun lien indirect, aucun moyen de vĂ©rifier ou de retrouver qui que ce soit.

Il faut donc se rĂ©signer et faire le deuil. Accepter le fait cruel et dĂ©finitif que ce petit sac et son prĂ©cieux contenu sont perdus Ă  jamais. Je crie ma douleur et ma colĂšre accroupi sur le trottoir sous le regard inquiet des passants pendant trois bonnes minutes. ÉphĂ©mĂšres tĂ©moins d’infortune.

Ce qu’il y avait dans cette trousse ? – une power bank de compĂ©tition (batterie externe) – un petit fanion français – une boussole – mon compteur de vitesse – un vieux tĂ©lĂ©phone un peu moisi Ă  utiliser comme leurre en cas de racket – des rustines – une feuille cartonnĂ©e avec une priĂšre musulmane Ă©crite en arabe Ă  laquelle je tenais. (Elle m’a Ă©tĂ© offerte par mes amis Ă  Istanbul aprĂšs ma “conversion forcĂ©e”) – mon appareil photo et sa carte mĂ©moire. (5000 photos et des dizaines de films perdus, mais partiellement sauvegardĂ©es grĂące Ă  mon blog)

Je suis dĂ©sespĂ©rĂ©. J’ai encore du mal Ă  rĂ©aliser. Tout le reste n’est que matĂ©riel, mais les photos sont la mĂ©moire de ce voyage, des gens que j’ai rencontré  et des films incroyables de chiens m’attaquant, de pointes de vitesses folles sur des pentes d’Anatolie, de chants perses, de parties de foot tadjikes et d’ambiances locales… Quelle tristesse.

C’est dans un Ă©tat de souffrance infinie que j’ai remontĂ© les piĂšces de mon vĂ©lo, et je suis reparti rĂ©signĂ© et endeuillĂ© en direction du centre.

Une route interminable et en cĂŽte jusqu’Ă  mon auberge, dernier effort avant de m’écrouler sur mon lit, vidĂ© de mon Ă©nergie vitale et dĂ©barrassĂ© de toute envie.

Le regard inanimĂ©, je me morfonds dans le vide. A quoi bon continuer ? OĂč trouver la motivation ? 

Je n’ai vraiment plus rien. L’aventure ne me fait plus rĂȘver, je veux mon lit, ma sĂ©curitĂ© et mon confort occidental, je veux ma maman !