94. Mission du jour : traverser le Kazakhstan en 24h

Alors ? Affronter la steppe ou pas ?

Deux minutes… C’est le temps qu’il m’a fallu pour qu’un homme en pick-up s’arrĂŞte et me demande de monter.

Un parfait inconnu investi d’une mission

Je lui explique que j’ai un vélo à transporter, la patronne du restaurant m’aide à lui exposer mon problème, le message et le courant passent bien. Il prépare l’arrière de son pick-up pour y mettre mon vélo et nous partons sur la route.

steppe kazakhstan

L’homme s’appelle Demir, il a 37 ans, a l’allure grande et sportive et un visage doux. Ses yeux, typiquement kazakhs sont légèrement bridés. Il parle très peu anglais mais sa conversation avec la patronne du restaurant lui a fait comprendre l’information la plus importante : je dois arriver à Novossibirsk le plus vite possible. Il me dit qu’il doit aller à Taldykorgan, ville située 200 kilomètres plus au nord. Je me dis que c’est parfait, c’est sur ma route, ça me fait déjà gagner deux jours de vélo, après on verra bien.

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Sur la route de Taldykorgan

Mais mon nouveau compagnon ne compte pas me laisser à sa simple destination… il a une nouvelle mission et il compte bien la mener à bien : me rapprocher au maximum de Novossibirsk.

L’attente Ă  Taldykorgan, le “coupe-gorge” de la steppe

Mon sauveur du jour me dĂ©pose donc Ă  l’entrĂ©e de Taldykorgan vers 17h en me demandant de l’attendre lĂ , le temps qu’il fasse quelques courses.

Voici son plan : Il va venir me rĂ©cupĂ©rer dans la soirĂ©e pour m’emmener en voiture Ă  50 kilomètres de lĂ  dans une petite ville d’oĂą un train direct pour Novossibirsk passe Ă  minuit aujourd’hui (Ushtobe). Il m’explique que le train est complet, mais qu’il y a toujours moyen de nĂ©gocier une place dans l’urgence.

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Demir et moi

D’ici la soirĂ©e, il veut me faire attendre dans un hĂ´tel, de peur de me laisser seul dans les rues de cette ville qui, selon lui, est dangereuse et infestĂ©e de brigands et de voyous. Me sentant un peu humiliĂ© par cette infantilisation, je coupe la poire en deux et j’attends mon ami dans un cafĂ© du coin. 

DĂ©part direction la gare d’Ushtobe

20h. Demir revient plus tĂ´t que prĂ©vu et je l’accompagne Ă  sa voiture. Première surprise, son pick-up est investi par deux autres hommes (ses frères) et un enfant (son neveu). Je salue tout le monde, on essaye de discuter un peu et je les envoie au septième ciel quand je leur dit mon âge en turc, par chance ça se dit de la mĂŞme manière en kazakh : Otous bèch. Ça y’est, je fais vraiment partie de la famille !

Quand on n’a plus le choix… faire confiance

Nous partons donc en direction de cette petite ville perdue au milieu de la steppe depuis laquelle on va tenter de me mettre dans un train, et je prends alors un certain recul sur la situation : je rĂ©alise que je suis dans une voiture avec de parfaits inconnus tous plus forts que moi physiquement. Il fait nuit et ils m’emmènent dans un endroit que je ne connais pas au milieu de la steppe kazakhe, personne ne parle ma langue, je suis très loin de chez moi, je n’ai aucun secours en cas de danger, et mon couteau est dans mes bagages.

Un esprit purement rationnel aurait tendance Ă  fuir ce genre de situation, mais lĂ  j’étais absolument serein, offrant une confiance absolue Ă  ces inconnus. Dans ces conditions il vaut mieux consulter son cĹ“ur que sa raison... en fait on s’abandonne. Ma vie est entre leurs mains et ça n’est pas si dĂ©sagrĂ©able de se sentir en totale sĂ©curitĂ© et harmonie avec des hommes qui ne parlent mĂŞme pas notre langue. On est Ă  sa place avec eux, en famille tout simplement.

Mission : me trouver une place dans ce train pour la Sibérie

Nous sortons tous de la voiture et entrons dans la gare, investis de cette mission très claire : me faire entrer dans le train de minuit coute que coute.

La première approche avec les employĂ©s de la gare se solde d’un Ă©chec cuisant. Ils sont catĂ©goriques : le train est plein Ă  craquer, on ne va pas virer quelqu’un de son lit pour les petits caprices d’un touriste français… Tout champion du monde de football soit-il.

Mon ami et ses frères insistent, haussent le ton, argumentent, ils parlent au chef de gare, au supĂ©rieur… Ă€ force d’insister, un sursis fait son apparition. Lueur d’espoir. On doit revenir dans une heure renĂ©gocier tout ça avec un autre homme en civil. Je l’appellerai “la main sale”, celui qui gère les demandes moins officielles, prends l’argent sous la table, le redistribue aux autres acteurs concernĂ©s, règle les problèmes et s’arrange avec sa conscience. Il semble avoir un rĂ´le absolument officieux, mais reconnu de tous. Il me faisait penser Ă  Harvey Keitel dans Pulp Fiction et sa manière pudique de dĂ©finir son mĂ©tier : “Je règle les problèmes”.

Après que mes amis ont réglé un business à faire dans cette même ville, nous retournons à la gare, commençons la discussion avec celui-qui-règle-les-problèmes et le prix est fixé : 85 dollars en monnaie locale, soit 29000 Tenge.

Finalement, après s’ĂŞtre bien assurĂ© que “la main sale” allait m’offrir une place dans le train et m’aider Ă  monter mes affaires et mon vĂ©lo, Demir et ses frères me quittent la conscience tranquille. Ils partent comme ça, aussi simplement qu’ils sont arrivĂ©s sans absolument rien attendre en retour, sans mĂŞme se retourner. La satisfaction du devoir accompli est une rĂ©compense suffisante pour eux. Putain, mais c’est beau quand mĂŞme ! La fraternitĂ© humaine n’a dĂ©cidĂ©ment ni frontières ni limites. Si seulement l’on pouvait tirer parti de ce qu’il y a de plus beau chez l’être humain on pourrait l’avoir notre paradis terrestre ! Il est lĂ  Ă  notre portĂ©e, si proche et si loin. Il est en chacun de nous, pauvres brebis Ă©garĂ©es dans un dĂ©sert matĂ©rialiste, aveuglĂ©es par tout ce qui dĂ©tourne nos yeux de l’amour et de la vĂ©ritĂ© : la cupiditĂ©, l’orgueil, l’argent.

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Dernière photo avec Demir

Les personnages de la gare d’Ushtobe

Revenons à la gare, c’est pas le moment de refaire le monde.

Je sèche mes larmes et me pose sur le quai avec mon vélo. L’attente est assez agréable, je deviens rapidement la coqueluche des policiers de la gare, qui m’offrent même à manger dans leur local. Ils me parlent de leur vie, se livrent peu à peu. (Souvent le voyageur est le confesseur parfait : il ne juge pas, donne des conseils objectifs, et emporte avec lui les secrets des uns et des autres)

J’apprends alors que ces hommes ne gagnent pas plus de 200€ par mois, et que l’un d’eux a des rĂŞves de voyages, mais peut Ă  peine mettre de l’argent de cĂ´tĂ© avec une femme et une enfant Ă  charge. De quoi pouvait rĂŞver ce pauvre homme ? J’ai pu constater dans nos discussions qu’il avait foi en son pays, que le Kazakhstan se portait bien et que les choses s’arrangeaient peu Ă  peu. C’Ă©tait ça son espoir. Croire dans le dĂ©veloppement Ă©conomique et social de son pays pour en espĂ©rer des retombĂ©es sur le moyen terme. Je me sentais inepte de faire ce voyage. Subitement, tout ce pĂ©riple apparaissait Ă  mes yeux comme un caprice d’enfant gâtĂ©, tandis que ces braves gens travaillaient d’arrache-pied avec un très mince espoir de quitter un jour leur steppe et dĂ©couvrir le monde.  Avaient-ils seulement dĂ©jĂ  vu la mer ? Alors moi, je suis lĂ , et je leur offre cette fenĂŞtre Ă©troite sur le rĂŞve, sur ce qu’ils ne connaissent pas et n’effleureront sans doute jamais.

C’est ma petite contribution : entretenir leurs espĂ©rances.

Les rĂŞves, lui, “la main sale” ne s’en embarrasse pas. Il vit au jour le jour, et ça lui convient très bien. Le moment est venu de lui donner l’argent, il me demande alors de le suivre avec les policiers dans leur local Ă  l’abri des regards. Je lui donne la liasse, il la compte, sourit et me demande de voir des euros, se prĂ©textant numismate passionnĂ©. Je sens le coup fourrĂ©. Heureusement j’ai toujours des pièces dans mon portefeuille, je lui montre et il veut les garder, je refuse en lui disant que ça vaut cher, mais comme lot de consolation je lui offre une pièce de couronne norvĂ©gienne qui traĂ®nait inutilement dans mon portefeuille. Il refuse, j’insiste, il accepte, il est content, nous sortons. 

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Mon vélo en attente sur le quai de la gare

Entrer dans le train

Il est bientôt minuit, le train est en approche. Je démonte les roues de mon vélo pour en faciliter le rangement dans la cabine ou ailleurs… après tout je n’en sais rien. Tout est encore très flou.

Le train est Ă  quai.

“La main sale” est là et me voyant de plus en plus tendu, me lance un regard confiant qui me dit “tout va bien se passer, laisse-moi faire”. Il discute discrètement avec la responsable du wagon qui venait juste de descendre du train. Elle me regarde, regarde le vélo, et me regarde à nouveau. Elle conserve un regard très fermé, aucun signe d’émotion dans ses yeux, total “poker face”, elle est en plein business meeting.

Le “deal” a l’air de fonctionner, elle retourne à l’intérieur, parle avec des employés du train, ressort et m’invite à monter dans la voiture avec la même amabilité qu’une gardienne du goulag poussant un prisonnier dans sa cellule froide et bétonnée.

Avec l’aide de mes nouveaux copains de la gare (“la main” et les policiers), nous montons toutes mes affaires jusqu’à ma cabine et je comprends enfin tout le système !

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moi avec la casquette du contrĂ´leur

Le train Ă©tait plein Ă  craquer, ils m’ont donc tout simplement donnĂ© la cabine du personnel du wagon n°5. Une petite cabine avec 2 lits (je la partage avec une jeune russe qui a dĂ» utiliser la mĂŞme technique que moi sans doute), ornĂ©e des uniformes du personnel et leurs affaires. Sorte de cabine tampon qu’on rĂ©serve pour les cas de force majeure ou extrĂŞmement lucratifs. Ils ont dĂ» avoir leur part du gâteau et acceptĂ© de ne pas avoir de lit sur le train pour un petit billet qui Ă  mon avis vaut bien plus que le maigre salaire qu’ils vont gagner sur ce trajet… et je doute fort que la compagnie ferroviaire ait gagnĂ© le moindre kopeck sur mon billet !

Ici ça fonctionne comme ça, il y a toujours des solutions Ă  tout. Demain dans la journĂ©e je serai Ă  la frontière Russe, c’est tout ce qui compte !