23. La Cappadoce et tourisme de masse (Göreme / TURQUIE)

Ürgüp, Göreme, la Cappadoce… il m’était impossible de traverser la Turquie sans profiter de ce que la nature a de plus beau et singulier à nous offrir, d’autant plus que c’était sur mon chemin !

Ayant déjà eu le privilège de visiter cette région, j’avais le numéro d’un turc du coin qui m’avait déjà hébergé gracieusement à l’époque. Je l’ai donc recontacté pour l’occasion, malheureusement il a dû décliner dans un premier temps pour la simple et bonne raison qu’il avait déjà des hôtes chez lui, et qu’il n’y aurait donc pas de place pour moi. Mais voilà, mon ami Gokay, dont la famille tient un hôtel à Ürgüp, revient à la charge et m’explique qu’il a peut être trouvé une solution. Sa solution sera un conte de fée que même les touristes les plus aguerris n’auraient pas imaginée. Il m’explique donc qu’il a pu me trouver une chambre libre dans son hôtel familial, évidemment gratuitement. Mais bien loin d’un motel d’autoroute, je me retrouve au beau milieu d’un magnifique musée à ciel ouvert, constitué de maisons traditionnelles en vieilles pierre perchées au sommet d’une petite colline surplombant le centre ville. Ma chambre, elle, sera tout simplement une superbe et étonnante chambre troglodyte taillée à même la montagne, équipée d’un jacuzzi dont j’ai allègrement abusé après cette longue et éprouvante journée d’efforts. Après ce moment de réconfort idéal, j’ai compris que je n’étais pas au bout de mes surprises : mon ami m’avait réservé la meilleure place dans son restaurant situé au sommet de l’hôtel, avec la plus belle vue possible, il est venu lui même me servir mon repas et m’a ouvert une des bonnes bouteilles de sa cave, m’a accompagné quelques minutes pour un verre et est reparti s’occuper de ses clients, l’hôtel étant presque plein. Ceci est l’illustration parfaite du sens de l’accueil turc. L’argent n’a plus aucun poids dans la balance, je suis un ami, je suis reçu en tant que tel, on me réservera donc la meilleure place et le meilleur vin. 

Rencontre avec le touriste chinois

Mais attardons nous un instant sur ce dîner. Le restaurant était envahi de touristes chinois, homogènes et disciplinés. Ces derniers m’ont offert un spectacle amusant et triste à la fois. Une fois à table, ils parlaient peu et avaient presque tous la tête penchée sur leur smartphone, occupés à pianoter sur leur clavier ou faire défiler leurs photos du jour. Ils avaient 10 petits mètres à parcourir pour se retrouver sur la terrasse et admirer la vue, la puissance de l’orage lointain qui caressait l’horizon de ses éclairs silencieux, les montagnes encore éclairées par le soleil déclinant, la douceur hésitante de l’air et le ciel d’un gris apocalyptique. Non, ces hommes ont choisi de ne pas expérimenter le monde qui les environnait. Plutôt que de vivre le moment présent ils faisaient défiler leurs photos avec leur pouce. L’image d’un instant volé à la réalité semblait à leurs yeux plus importante que la réalité elle même. Tristesse du tourisme de masse, celui de la performance et du chiffre. Ici, on compte chaque minute, chaque instant doit être rentabilisé et comptabilisé, la pellicule faisant office de preuve. Preuve que l’on a été là, preuve que l’on s’est bien amusé, preuve que nos vacances sont mieux que les vôtres… Je me demandais à ce moment là si ils gardent vraiment des souvenirs de ces voyage, à part ces instants sauvegardés froidement sur carte SD, ces cartes postales narcissiques. Le véritable souvenir est dans le ressenti, pas dans l’image.

A l’assaut de la “Red Valley”, mais…

Le lendemain, après un bon déjeuner, je me suis précipité dans le premier minibus pour un quelconque endroit joli de Cappadoce, pas trop difficile à trouver. J’ai choisi la “Red valley”. Bien sûr tout était impressionnant et magnifique mais comme l’objectif de mon récit n’est pas de faire de la carte postale dans des longues descriptions techniques, pompeuses et fastidieuses, je vais entrer directement dans le vif du sujet.

Tristesse du tourisme pragmatique chinois

Le minibus est reparti sur sa route. Seul en haut de la “Red Valley”, je fais maintenant face à une petite montagne dont le sommet est orné d’une drapeau turc. Elle semble accessible sans matériel particulier, je l’envisage sérieusement avant d’aller m’engouffrer dans la vallée. Mais au moment où je prends mon élan à l’assaut du sommet qui m’appelle, je vois arriver plusieurs cars remplis de touristes chinois. Les revoilà ! Mon pas, qui était pourtant bien décidé, s’est mis peu à peu à ralentir, puis à s’arrêter. Je me suis trouvé comme hypnotisé par la scène qui s’offrait à moi. Les revoilà, ces mêmes chinois que j’ai vu en direct hier soir oublier le sens du mot “voyager”, descendent de leurs autocars comme des sprinters jailliraient des starting blocks, toujours groupés, se dirigeant rapidement vers une petite butte offrant un panorama sur la vallée. Le temps de quelques photos, ils repartent en bons soldats disciplinés vers leurs bus aussi vite qu’ils en sont sortis. Quelques petits esprits indociles se permettent de sortir du chemin bien tracé pour s’aventurer vers d’autres zones, s’offrent une ou deux minutes de liberté individuelle, puis repartent en courant à petits pas mignons vers leur autocar, moteur toujours ronronnant, prêt à redécoller pour la prochaine destination. Je comprends après tout, ces touristes ont payé une fortune pour avoir un circuit touristique capable de leur faire voir un maximum de choses en un temps record… oui, ils voient, au moins à travers leur objectif et à défaut de ressentir et expérimenter le réel ils ramèneront chez eux des jolies photos à partager sur les réseaux sociaux comme on partagerait des cartes postales de paysages vidés de leur âme et de leur essence. L’image ne peut être qu’une copie, une imitation du réel qui permet uniquement de toucher du bout des doigts la surface des choses. Combien de fois il m’est arrivé de prendre en photo des paysages qui sur le moment me semblaient indispensable, mais qui me sont apparues tellement inutile au moment de les revoir ! Si elles ne sont pas connectées à une émotion qui l’utiliserait pour ne pas mourir dans les limbes de notre mémoire, ces photographies ne sont que des formes et des couleurs qui n’ont pour unique valeur que leurs belles mais froides harmonies, un semblant du sublime, telles des ombres de statues elles ne montrent que les contours de ces oeuvres d’art que la nature nous invite à ressentir avec tous nos sens. Pourquoi les autres sens seraient-ils écartés de cette communion cosmique ? Le bruit du vent au contact des buissons, des arbres ou de la montagne, ce même vent caressant notre visage, nous faisant frissonner de plaisir parfois, les odeurs d’herbes sèches, d’animaux, le contact de la peau sur les pierres, sur la sécheresse de la terre ou sur le sable humide… Tout exprime sa véritable saveur et le coeur en est rempli de félicité.

La Cappadoce vue du haut de la colline

Cette montagne, je l’ai finalement escaladée, et j’ai profité une bonne heure de la vue avant que les brûlures combinées du froid et du vent m’obligent à regagner la terre ferme.

La vallée

Face à un chien enragé

Il était temps de rejoindre cette fameuse vallée. Sur quasiment tout mon parcours au coeur de la “Red Valley” j’étais absolument seul au monde dans un décor à couper le souffle jusqu’à ce que j’entende des jappements de chien. Un chien semblait bloqué dans l’une de ces innombrables et impraticables grottes et il gémissait continuellement d’une manière presque effrayante. En tant qu’ami des animaux mon sang n’a fait qu’un tour, et je me suis rapproché petit à petit de ces bruits inquiétants en pensant aider un chien en détresse et valider ma bonne action du jour. Les jappements se faisaient plus clairs et macabres. J’avance dans une sorte de galerie interminable à moitié à ciel ouvert creusée par ce qui devait être une rivière il y a bien longtemps, et je tombe nez à nez avec un chien bloqué à un mètre du niveau du sol mais n’ayant pas forcément besoin d’aide pour retourner sur la terre ferme. Le plus effrayant dans cette rencontre du troisième type est que ce chien, tout en continuant à japper, remuait étrangement son arrière train et surtout montrait continuellement les crocs comme un chien très malade, voire enragé. J’ai choisi de ne pas faire mon bon samaritain et j’ai commencé immédiatement à envisager ma sortie de son champs de vision. Ca ne sera pas franchement glorieux, mais efficace. Je me suis éloigné de lui à pas de loup sans tourner le dos et une fois que je n’étais plus à portée de vue j’ai détalé comme un lapin ! J’avais beau être vacciné contre la rage, je n’avais pas envie de jouer avec le feu !

Attention, ça n’est pas le chien enragé. Il s’agit d’un gentil chienchien qui m’a suivi à Göreme. Juste pour illustrer le paragraphe

Mimer la rage à un officier de la Gendarmerie turque

Je suis arrivé une bonne demi heure plus tard dans une sorte de café pour faire une pause bien méritée quand une escouade de gendarmes a débarqué à l’improviste pour contrôler tout le monde. Je donne docilement mon passeport, tout est en règle. Mais au moment où les gendarmes allaient quitter les lieux la vision inquiétante de ce chien m’est revenue à l’esprit. Je me suis levé et ai expliqué au plus gradé, ou plutôt au plus âgé, ce que j’ai vu et le danger potentiel que ce chien pouvait représenter pour les autres éventuels marcheurs. Mais tout gradé qu’il était, ce brave gendarme ne comprenait visiblement pas un mot d’anglais, il a donc fallu puiser dans mes talents de bruiteur et de mime pour lui faire comprendre la situation. Maintenant nous allons prendre un peu de recul et admirer cette scène hors contexte, je crois qu’elle son pesant d’or. Voici le tableau : je suis debout au milieu du café, observé par la clientèle, nez à nez avec un gendarme turc occupé à lui mimer au visage des grognements de chien méchant en le regardant droit dans les yeux tout en montrant les crocs de la manière la plus agressive possible, tentant en même temps de baver pour qu’il comprenne bien qu’il s’agit d’un chien enragé. Il a réussi héroïquement à garder son flegme, contrairement autres spectateurs de la scène, à savoir les clients du café, qui avaient du mal à cacher leurs fous rires. Ce n’est qu’au moment où je suis retourné à ma place que j’ai réalisé à quel point la scène devait être comique vue de l’extérieur. J’ai rigolé tout seul, j’ai terminé mon jus d’orange et je suis parti, partagé entre un sentiment de honte et de fierté que j’ai encore aujourd’hui du mal à bien discerner.

Un petit thé pour se remettre de ses émotions
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