26. Seul face à la nuit (La montagne / Turquie)

Il y a la peur de tout

C’est maintenant que démarre la cérémonie bien rodée de recherche de lieu de bivouac. Je marche quelques dizaines de mètres en contrebas de la route pour trouver un endroit discret juste en face d’une petite rivière pour la toilette, parfait. En revanche pas assez de bois pour faire un feu, et un froid de canard. Je passe donc la soirée à l’abris de la tente à attendre impatiemment le lendemain. Une soirée qui sera le théâtre intérieur d’un grand sentiment de solitude légitime. Seul, dans ma tente, dans un pays étranger ne parlant pas ma langue, ne pratiquant pas la même religion, et dont la culture est radicalement opposée, avec cette crainte constante de ce qui pourrait se passer, cette anticipation face à ce qu’on ne connaît pas qui génère tant d’angoisses. Cette peur est aussi très généreusement renforcée par le voile de la tente. Ce rideau de brume qui cache tout ce qui environne ma personne. Ce mur symbolique qui trompe le regard mais ne dupe pas l’instinct de survie. On ne voit rien, on ne distingue pas le potentiel danger mais ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas, et malheureusement on le sait. L’imagination fait le reste. Lors des premiers bivouacs en solitaire dans des zones reculées de pays en théorie hostile, le corps a des réactions étranges face à chaque information qui viendrait de l’extérieur de cet espace de survie qu’est la tente. Une branche d’arbre qui subit les lois de la gravité et dont le contact avec la terre provoquerait un craquement froid engendre un réflexe stupide, mais humain, qui consiste à s’imaginer la présence inamicale d’un animal sauvage ou d’un rôdeur. Une bourrasque de vent qui secoue le double toit de la tente se transforme, par la magie de nos chimères humaines, en la présence évidente d’un esprit malfaisant venant hanter ma nuit. La lueur de la lune franchissant le balayage rythmé des arbres pour venir mourir sur le voilage de la tente devient une lampe torche menaçante qui se rapproche de ma zone de sécurité. Le sifflement aigu d’une légère brise se métamorphose par enchantement en une meute de loups à l’approche. La nature est en mouvement permanent, elle vit, elle s’exprimer et elle travaille, mais son expression peut devenir, dans certains contextes inhabituels à l’homme moderne, extrêmement anxiogène et déroutante.

Lieu parfait : de l’eau pour la toilette et de la discrétion

La solution

Il y aurait deux solutions pour remédier à cela :

  • La première, que j’appellerai la technique de l’autruche, consiste à se persuader qu’il n’y a aucun danger potentiel et inhiber son imagination en se bouchant les oreilles et se cachant les yeux. C’est efficace, on pénètre complètement dans sa bulle et on y est bien, apaisé… mais en cas de réel danger, si rare soit-il, on est aussi vulnérable qu’un nourrisson isolé au milieu d’une forêt.
  • La deuxième solution, celle que j’ai adopté, est plus rationnelle mais plus longue à mettre en pratique. Elle part du constat simple que c’est le manque d’habitude et d’expérience qui fausse les perceptions et la manière d’interpréter, même inconsciemment, les manifestations de la nature. II faut donc, sans se voiler les yeux à la réalité, accepter que les premières nuits seront difficiles, mais avoir la certitude qu’avec le temps, nos sens apprendront à discerner les bruits ordinaires des éventuels dangers. Car oui, il peut toujours y avoir un danger, et il vaut mieux y être préparé.