20. Esclaves post-modernes (Bursa / TURQUIE)

Mes deux jours passés à Bursa furent pour moi l’occasion d’approcher un des traits de  caractère d’une certaine jeunesse d’ici : la superficialité. Voici comment c’est déroulée le contact avec ces jeunes gens bien tristes mais intéressants de par la qualité universelle de leur pathologie :

Un petit week-end dans une maison de montagne traditionnelle

Une beauté hypnotisante

Une certaine Dilara me donne rendez-vous à un café Starbucks du centre ville. Je les retrouve à la terrasse et découvre deux jeunes femmes d’environ 25 ans. Dilara a les cheveux teints en châtain clair plutôt longs, des piercings sur le visage et toutes sortes de tatouages sur le corps. Elle a le visage fin et serait même assez jolie si elle n’était pas en face de son amie, Sezen. Celle-ci éblouissait tellement tout de sa beauté que je ne pouvais plus voir Dilara. Elle était inexistante. Sezen magnétisait le regard comme une lampe attire les papillons de nuit. Elle hypnotisait tout ce qui avait la chance ou le malheur de poser les yeux sur elle. J’avais rarement vu de mes yeux une femme qui combinait autant de beauté et de charme en même temps. Elle était très brune, les cheveux lisses et longs, un visage à la fois naturel et délicieusement sensuel. Je ne parle pas d’une beauté froide sans saveur, je parle bien de ce genre de visage dont on peut tomber amoureux en quelques secondes. 

Je m’assieds à leurs côtés, je parle de mon voyage, je fais le beau, mais je suis rapidement déçu de constater que les paroles qui sortent de ma bouche n’ont pas l’effet escompté. Ces filles sont absolument indifférentes au récit de mes aventures, pourtant bien rodé. Je commence à comprendre qu’elles ont d’autres préoccupations. Elles sont en train de se filmer dans le but de créer une chaine Youtube sur laquelle elles posteraient des vidéos de leur passionnante vie quotidienne. J’ai vite compris que leur première source d’intérêt c’était elles-mêmes.

Mise en scène de soi-même très étudiée

Des gens tristement vides

Mon hôte Burak nous a invités tous les trois à passer la nuit dans sa maison de campagne sur les hauteurs de Bursa. Je m’en réjouis en m’imaginant qu’un bon dîner bien arrosé favoriserait l’ouverture à l’autre et animerait quelque peu les conversations qui jusqu’ici pâlissaient d’une pauvreté et d’une platitude digne d’une émission de télé-réalité. Il n’en fut rien. Burak, Dilara et Sezen, chacun à sa manière était absorbé par son smartphone. Unique entité présente digne de leur intérêt. Les seuls moments où l’énergie et le rire faisaient leur apparition c’était quand les deux filles se filmaient pour leurs réseaux sociaux. Notre barque, perdue sur une mer d’huile glaçante s’échouait dans un brouillard froid et opaque… une brume qui dévore les âmes; et personne à part moi n’en paraissait gêné. Ils étaient tellement aveuglés par la morne lumière artificielle de leur écran, qu’ils devenaient incapables de distinguer la nuit et le néant qui les enveloppaient.

C’est alors qu’une lueur d’espoir éclaire notre frêle esquif : Burak propose un jeu, je me sens libéré de ce malaise, nous allons enfin pouvoir partager, échanger, rire peut être ! Mais voilà, je crois que je n’avais jamais vu un jeu tomber à l’eau aussi lamentablement, j’avais presque pitié pour lui. Ce brave Burak, plein de bonne volonté, nous explique que son jeu consiste à dresser une sorte de portrait chinois des personnes qui nous entourent sur cette table. Il commence avec l’une des deux filles en essayant de la bousculer un peu mais elle ne réagit pas, peu captivée par sa tentative maladroite. Puis c’est mon tour. La description qu’il me réserve est tellement fausse et loin de la réalité que je n’ose même pas réagir, me contentant d’un simple sourire de contenance, minimum syndical pour satisfaire mon ami et ne pas avoir à rebondir sur ça. Quand on propose un jeu sans intérêt il vaut mieux le faire avec charisme, autrement on perd très vite l’attention du reste du groupe. Après cette pitoyable tentative d’ambiançage, j’ai vraiment ouvert les yeux sur la psychologie des personnes qui m’entouraient, et je me dois de préciser ma pensée car il s’agit d’une pathologie de notre époque, générationnelle, dramatique mais pas irrévocable.

Chacun sur son smartphone profite de la soirée

Un mal de notre époque

Ce couple de jeunes femmes – et Burak dans une moindre mesure – passaient leur temps et leur énergie à renvoyer la meilleure image d’eux-même, ou plus exactement l’image qu’ils souhaitaient laisser à leur communauté. La quasi-totalité de leur vie réelle était au service de leur vie virtuelle, autrement dit, ce que les autres pensent de moi est plus important que ce que je suis réellement.  Quand on rit c’est pour Youtube, quand on sourit c’est pour Instagram, quand on a une pensée subtile à partager c’est pour Twitter… et dans la vie réelle on se repose de cette débauche d’énergie. C’est un travail à plein temps qui consiste à mentir au monde en lui offrant le songe d’une existence fabriquée de toute pièce. Une existence que l’on aurait rêvé posséder mais que l’on n’aura jamais, alors on s’enferme dans ce rêve éveillé et on se met en scène dans des jeux de faux-semblants pathétique. Le plus triste est que ces jeunes femmes semblent occulter le fait que ce comportement trahisse chez elles un véritable mal être, une impression de ne pas être à sa place et ne pas supporter la réalité de leur vie. Elles ont passé 24 heures dans un cadre magnifique et elles étaient plus occupées à exploiter ce décor pour optimiser leur vie virtuelle qu’à profiter simplement du moment, en garder un souvenir riche, une expérience. 

La génération du « paraître »

Il me vient une anecdote assez symptomatique, illustrant dans un tout autre contexte mon propos concernant cette génération : j’ai été au coeur des fjords de Norvège dans un lieu mythique qui s’appelle Trolltunga. Il s’agit d’une “langue” de pierre sortant de la montagne et offrant un point de vue magnifique sur les fjords et une impressionnante photo en perspective, seul avec le vide. Il y avait une queue de 30 minutes pour prendre la photo et l’idée était de se poser sur cette pierre et profiter du point de vue pendant qu’un ami nous prenait en photo depuis la “terre ferme”. Ce que j’ai vu ce jour là m’a beaucoup fait réfléchir sur la mentalité de notre époque et sur cette religion de l’image et de l’apparence : la grande majorité des personnes entrant sur ce caillou ne paraissaient aucunement intéressés par la vue à couper le souffle qui s’offraient à leurs yeux, toute leur énergie était concentrée sur un seul but, avoir la meilleure pose possible. Ils tournaient le dos à la beauté du monde pour être mieux vus sur les smartphones. Le shooting est terminé, emballé c’est pesé, on s’en va sans même jeter un coup d’oeil au panorama, on choisit la meilleure photo, on ajoute un filtre, un commentaire narcissique et on publie ça sur Instagram, soit le but ultime de toute cette opération. Le paraître a pris le dessus sur l’être. On ne vit plus, on fait semblant de vivre. Quel est l’intérêt de vivre si on ne peut pas le montrer aux “autres”, il faut qu’ils sachent, il faut rentabiliser l’instant. Vivre une belle expérience gratuitement sans arrière pensée, sans en avertir son entourage, juste profiter d’un instant de communion avec la nature, se sentir appartenir à un tout cosmique qui nous dépasse semble une grande frustration pour ces personnes qui ont oublié le véritable sens du mot “être vivant”.

Sur le lieux du « tournage »

J’ai quitté ces personnes pour retourner sur mon vélo avec un arrière goût de tristesse et d’inachevé. Cette impression étrange d’avoir passé deux jours avec des personnes sans avoir pu les connaître, sans avoir appris plus sur eux que leurs suiveurs Instagram. Ils ne m’ont jamais posé la moindre question sur mon voyage, mes rencontres, mes joies et mes difficultés… seul leur petit personnage imaginaire les importait réellement. Si par malheur vous leur parlez avec un miroir derrière vous, ils feront semblant de vous écouter tout en admirant leur reflet, et ils seront même persuadés que ça ne se remarque pas, tout comme un homme pas très finaud regarderait le décolleté de son interlocutrice en pensant qu’elle ne ferait pas la différence entre des yeux fixant le regard et des yeux fixant un point situé 40 cm plus bas. Au final, à la fin de ce séjour, la beauté éblouissante de Sezen avait perdu toute saveur et tout intérêt. Elle n’était plus pour moi qu’une belle plastique froide et sans relief. Une rose sans odeur. Comme un mannequin en plastique dans les boutiques de prêt à porter. Rien de plus.